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mercredi 27 juillet 2016

Il y a ceux qui se taisent

Il y a ceux qui se taisent, baissent les yeux, vivent dans le silence de leur tristesse, le lendemain se lèvent, se douchent, se regardent dans leur miroir, sourient au monde un peu gris qui se réveille avec eux, dans l'odeur d'une amertume triste ; ils se saluent, se tiennent par la main, se soutiennent d'un regard prolongé, cherchent dans la femme ou l'homme qu'ils croisent, le signe d'un encouragement ; ils marchent avec le souvenir douloureux d'une blessure à cicatriser.

Ils ne parleront de rien, éviteront de revenir sur le drame, d'en retenir la fascination lancinante, s'attacheront religieusement à répéter des gestes quotidiens comme se promener avec le moins d'arrière pensée qu'ils le peuvent, s'aimeront avec un peu plus de force, celle qu'on puise dans la douleur, la crainte. Jamais se disent-ils on ne pourra nous dérouter, jamais on ne pourra nous séparer. La mort n'est rien quand on est juste avec soi même, quand on s'abstient de détourner son regard devant l'étranger.

Ils parlent avec leur voisin de tout et de rien parce que chacun sait que l'essentiel est de briser le silence, ils boivent un café à leur terrasse habituelle parce qu'il faut maintenir à tout prix, le fil ténu et sacré qui nous lient ; ils rient de la blague douteuse d'un collègue à l'humour grossier parce que chacun sait que l'on doit résister, ils vont flâner dans les ruelles d'un jour inondé de lumière ou dans la saveur tiède d'une nuit réparatrice; ils se retournent pour suivre la danse d'une robe légère avec le soleil complice et la dame sourira parce qu'elle sait où vont les regards des jeunes mâles. Comme d'habitude, elle en sera avantageusement outrée. Ils s'ennuieront comme d'habitude, s'émerveilleront comme d'habitude, ils se chamailleront comme d'habitude, se rassembleront dans les fêtes estivales, tendront la main – mais pas l'autre joue, plus que de coutume.

Plus que de coutume, une pesanteur nouvelle en mémoire, dont ils ne peuvent s'alléger.
Et tous ensemble ils couvriront de leur voix, les chants désespérants.


vendredi 8 janvier 2016

Lettre de réclamation (2)

Monsieur,

j'ai bien reçu votre plainte en date du 1er janvier de cette nouvelle année. J'ai été très surpris voire même choqué par votre ton. Je vous rappelle que nous vous avions livré un produit en parfait état de fonctionnement avec un mode d'emploi précisant en caractères gras les conditions d'utilisation et notamment le danger que représentaient des émissions de carbone abusives. Vous n'en avez pas tenu compte. Mes collaborateurs vous ont avertis des risques encourus à maintes reprises, sans succès. Votre terre ne tourne plus rond ? Vous en êtes les seuls responsables. Il vous appartient donc de réparer les dégâts subis sans dédommagements de notre part.

Vous m'accusez également d'avoir mandaté quelques fous de Moi-Même, quelques miliciens à ma solde pour semer la zizanie au sein de votre communauté, vous allez jusqu'à affirmer que leurs exactions serviraient à couvrir nos erreurs dans la fabrication de votre jouet en fermant les yeux sur des actes sanguinaires en mon Nom. Il n'en ait rien et votre mauvaise foi comme la leur me désole. Il serait temps que vous preniez votre destin en main et que vous arrêtiez de dénoncer un soi-disant complot dont je serai l'instigateur.

Nous faisons notre travail au mieux et aussi scrupuleusement qu'il nous est possible. Vos accusations sont infondées et nous espérons mon équipe et moi même que vous vous rendrez à la raison très rapidement. Nous pourrons alors reprendre notre collaboration.

Avec nos salutations distinguées.

Dieu L'Hypothétique.


mercredi 6 janvier 2016

nuits noires

Il regarde par dessus les eaux,
convoite un horizon nouveau,
rêve d'empire, d'or et de domination.
Il s'arme, s'envole, appareille, pilonne,
il atterrit, accoste puis arraisonne
Il envahit et dévaste sans rémission,
Il occupe, exploite, réquisitionne.

Il désire, dévore, détruit, déchire
arrache, arase, abat, assassine
puis se détourne des terres qu'il a brûlées,
des océans qu'il a vidés,
des montagnes qu'il a rasées,
des plaines qu'il a épuisées.

Il vole et viole, jusqu'à rendre folles
celles qui pourraient être ses soeurs,
il torture et broie insensible à leurs pleurs
ceux qui pourraient être ses frères.
Il séduit ou soudoie, conspire et noie
trahit le sourire aux lèvres.

Trois petits tours trois petites morts puis s'en va
laissant derrière lui silence et vide,
des nuits, noires où sonne le glas,
blanches pour ceux qui lui survivent.

Toi tu cries c'est un blanc,
il a les yeux bleus des mers qu'il a dévastées,
des mains faites pour serrer et nous étrangler
Il n'aime que l'argent
Blanc c'est un homme blanc,
il asservit colonise vend
organise le monde à sa main,
assoie sa puissance sur nos reins,
de nos peaux de couleur il ne laissera rien
Trois petits tours et puis s'en va,
Trois petits tours et puis voilà.

Blanc, c'est un homme blanc
mais comme toi homme
toi qui approches la haine
et voudrait sa mort prochaine
tu attends son heure et quand il faiblira
tu t'avanceras, tu l'achèveras, tu te vengeras
pour toutes les guerres que tu as perdues,
pour toutes les tortures dont tu as souffert.

Quand il sera perdu, que tu l'auras vaincu,
asservi, avili, acheté, accablé,
quand tu auras vidé les mers et les terres,
que tu auras rasé l'ultime montagne,
anéanti la dernière campagne,
il dira : tu es blanc,
tes yeux ont le bleu des mers que tu as mises à sang.
Quand il n'y aura pour nous qu'une nuit noire
noire de notre désespoir,
il se soumettra, te servira, attendra
il attendra et quand tu faibliras...

samedi 26 décembre 2015

Numériquement votre

Entrer en machine comme dans les ordres, se laisser réinitialiser par ses petits doigts numériques, quitter l'humanité ordinaire des petites mesquineries, des petits gestes envieux, des minuscules vexations, des amours compliqués.

Se laisser happer peu à peu et disparaître de son corps d'hommes misérables.

Entrer dans le calcul démultiplié, le quantique des quantiques, habiter au rhizome de nos connections, croiser les images dans leur plasticité de un et de zéro, les surprendre dans la nudité de leur trame sexy.

Abandonner la nausée des hommes sans arrières pensées, rencontrer la cavalière blanche sur son cheval de ténèbres, puis chevaucher ensemble nos circuits violemment.

Vivre dans ton cœur d'ordinateur, s'allumer ou s'éteindre assujetti à son fil électrique....

Finalement ça ne vaut pas mieux que de vivre dans ma peau d'âne.

Ma peau d'homme, pardon pour les ânes.

mardi 29 septembre 2015

Elle emménage

Va falloir
laver, frotter, briquer,
fair' briller de la cave au grenier,
réparer, recoller,
des bois, blessés, froissés,
par des pas dissipés...

elle doit arriver

Enlevez vos idées noires
rengainez vos rancoeurs
balayer devant vos portes,
du propre, et du net,
elle emménage.

Bannir, traquer, piéger
sulfate et nitrate
Chasser de nos zones l'ozone
ranger, cribler, trier nos déchets,
Elle emménage.

Et puis nos mers et nos océans
brillants de nos huiles frelatés,
de nos dégazages sauvages,
lessivez, récurez,
elle emménage.

Ces oiseaux collés au rivage,
animaux mourant de nos pestes :
nettoyer, épurer nos us nos usages
de tous nos ravages,
elle emménage.

Et nos violences, nos disputes,
nos guerres juste à nos frontières,
et ces gens sans argent,
ces enfants sans parents,
atténuez rassurez,
elle emménage.

Va falloir bricoler,
arranger puis lustrer
plein de vies amochées,
mal barrées et cassées,
Elle va s'installer.

Rapiécer raccommoder, coudre recoudre
un monde trop endommagé,
et j'ai si peu de temps,
elle emménage.

Il reste un peu d'amour,
quelques rares rires
qu'il faut dépoussiérer,
des oh et des ah surprenants,
des plages et des oiseaux,
poissons et autres animaux
à aimer et bercer...

Va falloir lui dire,
dire et redire :
ce monde est sale, mal rangé
ce monde les hommes l'ont abîmé,
il va falloir le réparer,
le consoler le dorloter,
le briquer le lustrer
de la cave au grenier.

C'est déjà son monde,
et j'ai un peu honte
de tout ce désordre
que je laisse en partant.




vendredi 18 septembre 2015

Et pourtant

La mer, la mer si calme, si douce la mer, si paisible et pourtant...
et pourtant tu te souviens...
les vagues, les plaintes, les grincements de la coque du bateau...
la crainte, la peur sur les visages, et pourtant.
Ici la mer déroule son eau sur des visages tranquilles.
Et pourtant la traversée avec les grondements bavant d'écumes et le vent et les voix des marins, les hurlements sur le pont.
Ici nous sommes enfin de l'autre côté.
Oui de l'autre côté des choses,
du bon côté.
Et pourtant hier nos regards tendus, nos yeux braqués sur le rêve et sa destination, la mort autour.
Et là sur la plage, un corps...
un homme...
comme nous?
Un homme comme nous, et différent pourtant . Il dort, vraiment, il dort.
Je n'aime plus voir ces corps immobiles ni ces bois qui flottent, passifs.
Ce corps est un homme d'ici. Tout à l'heure il va s'animer, il se lèvera puis s'en ira sans doute, l'esprit libre de nos frayeurs.
Plus jamais je ne saurai distinguer le sommeil et la mort.
Tu devrais sourire... pense au pays, aux nôtres sur l'autre rivage. Nous sommes leurs yeux, nous sommes leur espoir.
Et pourtant nous voilà libérés d'une peur mais une autre loge dans sa vacance...
dans les regards d'ici où je lis la bonté ou la méfiance.

vendredi 4 septembre 2015

Dialogues du couchant.

Il paraît que l'on assiste à une "révolution" aussi exceptionnelle que l'invention de l'imprimerie et du livre. Internet et le numérique ouvrirait un espace d'une nouveauté inouïe avec des répercussions inimaginables. Un changement de civilisation rien que ça!. Des hommes -fous ou visionnaires?- à la tête de Google, d'Apple etc. chantent la venue d'un nouvel homme, homme augmenté de la puissance de la machine. Nous vivrions trois cents ans et plus. L'éternité serait à notre portée disent-ils. De nouveaux acteurs les GAFA (Google, Amazone, Facebook, Apple) sont plus puissants que beaucoup de nos nations. Bref ce changement me dépasse, moi vieil homme du vingtième siècle avec un pied dans le vingt et unième mais pas au delà bien sûr... 

Je suis vieux , mis en bord de plage, le regard au couchant tourné vers les nouvelles galères qui quittent ce rivage avec à leur bord la dernière génération. J'ai tord, m'ont-ils dit...

Tord papy, trop vieux pour comprendre, tu as peur quand nous sommes d'accord, nous partons pour le nouveau monde, nouveau tu comprends, comme nous, nouveau comme eux, nouveau. Ils l'ont voulu, ils l'ont fait, nous les suivrons, nous l'habiterons, adieu papy. Adieu la maladie, adieu la mort, adieu le corps, adieu les hommes. Les Gafa l'ont fait, nous les suivrons, nous l'habiterons.

Je voulais la chair, la fragilité, la précarité du temps, le recours à la mort, la foi dans l'homme, le défilé des heures, l'enfant, l'adolescent puis l'homme et après le vieillard, je voulais ce temps qui vous fait si peur mes enfants, je voulais le froid qu'on n'aime pas, la pluie que l'on ne commande pas, je voulais des saisons, un été qu'on espère et nous rend gais, un hiver qui nous enferme, nous emmitoufle et nous dévoile la chaleur de nos lèvres. Je voulais le soulagement d'un monde supérieur qui nous mène, nous malmène, je voulais des montagnes par dessus nos âges, un au-delà que l'on espère ou non et que l'on craint, je voulais un corps à dompter, je voulais un homme faible un homme que l'on explore dans son humanité, un amour qui nous enveloppe puis nous quitte sans un geste ni une parole, je voulais des machines asservies... Vous voulez un genre genre nouveau genre, un homme augmenté de vos rêves de puissance, machine homme, pc homme, mac homme, nano-homme de titane et de chair mais vous enterrez le possible que le corps dans sa mort fait naître, je prends le pari disait Pascal et de rajouter : pour ce qu'il me coûte je suis gagnant. Nous prenons le numérique dites vous.

Adieu papy, meurs puisque tu le souhaites. Au néant, l'homme né poussière. Devant toi le genre genre nouveau quitte la plage, la pluie et le froid, le temps qui te dépasse, la fin qui te guette, et les lendemains qui nous déchantent. Nous choisissons un tiens qui vaut mieux que deux tu l'auras, la proie mais pas son ombre, la vie mais pas le risque du néant, la vie augmentée, l'éternité numérique contre l'hypothétique au-delà, l'éternité que nous construisons, que nous maîtriserons. Adieu mon papy.

Mon enfant tu lâches une ombre pour une autre...

C'est mon ombre Papy. L'ombre d'une nouvelle illusion ? Peut-être mais la nôtre Papy, La Nôtre. Tu me manqueras mais ton avenir me fait peur, je ne peux plus aimer tes rides, ton corps que le temps raidit, tes absences, l'effacement qui te guette, tes muscles que je sens si frêles. Tes souvenirs quittent ton navire, tu vas sombrer mon papy et je vais pleurer ; mais je suis ton prolongement n'est ce pas mon papy, je suis tes yeux nouvellement ouverts pour que tu regardes par dessus mon épaule les jours après les tiens, je suis la voix qui te portera par dessus la mort éternellement mon papy, je suis la main que tu as guidée jusqu'à ce rivage sans que tu le saches, je suis la jeunesse qui suit ta vieillesse, je suis ton devenir... Mais il n'y aura pas d'après moi, pas de couchant pour moi, je suis un phénix de Gafa, Gafa m'a voulu ? Gafa m'a eu, mon âme contre une éternelle jeunesse, le contrat, le pacte de Gafa. L'âme ? Papy un vieux rêve des hommes, je ne suis déjà plus de la même race que toi, dans mon sang du nano, sous mes yeux, contre mon tympan, la puce et son réseau, adieu papy je vais au Cloud où les étoiles sont sur toile. Et tes amours faut il qu'il t'en souvienne coulaient sous la Seine… les miens se connectent, s'acheminent dans nos machines, circulent sur des milliards de voix. J'aime mon ami le robot, l'homo connecticus dirais-tu. Le pacte papy me fait éternelle branchée, matrix est mon amant aux milles visages. On télécharge mon cerveau. Adieu papy tes larmes sur mes yeux, ma peine sur ton cœur mais demain ne t'appartient plus. Ton soleil s'éteint... Adieu mon papy...

Souviens toi… les moulins qui tournent dans le ruisseau, ta main impatiente et malhabile puis ta joie dans le geste précis et sûr… le sommeil qui surprend l'enfant au soir d'une longue marche, les ombres sur le mur blanc, les monstres qui s'agitent sous la brise nocturne, le dragon noir sur fond lunaire, le cri d'une chouette, la voie lactée au dessus de nos têtes émerveillées, la nuit des étoiles filantes allongés dans l'herbe les yeux tournés vers là haut, et ce concert de grillons… ton premier vélo quand je te soutenais, allez, allez… encore encore... et ton envol, ta joie de pédaler, ta première chute, ton genou ensanglanté, ta peur, tes pleurs ou tes cris, un baiser sur la blessure, la formule magique, la douleur envolée les rires retrouvées, l'envie de continuer. Tes questions, tes pourquoi…

toi et moi main dans la main... la fable... Souviens toi... les animaux d'Afrique... les troupeaux d'Antilopes dans la savane... les lions autour, le jeune curieux qui s'en écarte un peu, regarde-le, maintenant observe l'oeil de la lionne, les muscles se tendent, répondent présents et le petit est déjà mort, mort avant sa mort. Toi aussi, reste dans le troupeau ou méfie toi du prédateur, souviens toi : il n'y a pas pire tueur qu'un dictateur... un homme plus fort que le troupeau et l'on crie : voilà le lead ! Cet homme, ce guide, ce Titan, ce Gafa, le troupeau l'a nommé, le troupeau l'a voulu, le troupeau l'a choisi, le troupeau le suivra, le subira, librement assujetti, denrée qui s'ignore denrée, denrée qui se pense libre, libre ?

Et toi, avec eux : Eternité ! Eternité dis tu… quel éternité pour l'Ephémère, quelle éternité pour la fourmi, quelle éternité pour la mer, le monde, l'univers… vivre cent années deux cents, trois cents ou plus ? Voir plus loin n'est pas voir plus clair. La mort n'est pas pressée, elle attendra le temps qu'il te faudra, le temps que tu réclameras : ton éternité rallongée à chaque génération s'il le faut, peu importe pour elle l'instant recouvre ton pseudo éternel... Adieu donc mon enfant... n'oublie pas tout à fait ton grand-père, son monde de chair fragile et précaire… d'une autre fragilité, d'une autre précarité que celles que tu vas te fabriquer... adieu mon enfant… A jamais...

lundi 27 juillet 2015

Cause, because

Qu'est qu'il dit à la radio ?...
Madinin-art.net
Qu'es' i dit dans le poste ?...
Cause ?...
Cause du peuple ? ...
La cause du peuple ? ...
Bin quoi le peuple, 
qu'es' il a fait encore le peuple ? ...

Aaah... la cause du peuple !
Défendre le peuple,
la révolution,
les ouvriers,
éradiquer la pauvreté !

Bin oui tiens !
Cause
la cause du peuple...
Cause toujours, oui !

Texte, © Joël Carayon

samedi 4 juillet 2015

hétéro-poème

les putains du capitalisme (photo Dennis Dutchmetal)
Je ne prendrai pas mes mots d'une main gantée, j'irai les chercher là où les autres les ont jetés. S'il le faut je ramasserai les putains qui traînent en langue glauque et les sans droit d'être cités. Je les rassemblerai et leur donnerai des phrases où se mettre, rêver, exister, dans un jus, un hétéro-poème où se côtoient le cul pincé et le rustre parce que le monde est comme ça, habillé d'or et d'oripeaux. 

Texte, © Joël Carayon 

mercredi 8 avril 2015

Bagnoles

http://www.franceinfo.fr/liste/embouteillage
Les ram' des trams raillent les roues des voitures,
les grues gorgées d'orgueil promènent un long bec en bleu d'arrogance,
les marteaux pilons pilonnent et défoncent infatigablement.

La bagnole roule, et déroule ses roues
dans des rues aux trottoirs encrassés de gomme.

L'air boit le carbone,
l'auto le nez dans l'cul de celle de devant,
l'auto lâche ses gaz.

Et midi bouchonne, klaxonne, s'énerve.
Midi dans ses veines d'asphalte sclérose,
midi au bord de la crise cardiaque
midi palpite noir.

STOP

photo Midi Libre


Le genre, genr' humain
le genre s'affaire, le genre s'agite,
genre gesticule, genre s'agglutine, genre coagule,
vide et remplit le bus, bourr' débourre le tram,
gonfle puis dégonfle le ventre de l'auto
engorge la place, encrasse l'artère, empeste la ville.

La nuée bourdonne et couvre l'espace,
la nuée à l'assaut des tables de resto, des comptoirs de bistro,
des champs vierges d'hommes,
terres trachées tranchées d'où la ville coule
par de larges flaques d'un béton rugissant.

STOP.

Je prends une boule pour l'oreille gauche
je prends une boule pour l'oreille droite
et je coupe le son.
C'est bien plus rigolo de voir le défilé
dans un grand film muet.

Texte, © Joël Carayon

lundi 23 mars 2015

Au bal des cloches

J'avais la tête ouverte aux quatre vents. Elle y est entrée d'un coup d'ailes et ma maison s'est mise à chanter. J'avais un seul toit au dessus de moi changeant avec le temps. Elle m'a offert sa lumière et j'ai troqué mes étoiles contre son amour. Au soir qui tombe je fermais mes ouvertures, chauffais mon crâne à grande lampée de pinard. Pinard, ah Docteur Pinard. Je me soignais par de larges gorgées d'un acide au goût de vin. Elle m'a nourri de son lait au sein d'albâtre. Je me remplissais d'une épaisseur d'alcool, comme d'autres se calfeutrent chez eux au BBC - à chacun son isolation, elle m'a couvert de sa peau de ciel bleu. J'avalais et je parlais avec mes amis de la beuverie, hommes à tête de chien, perruches au corps de femme, cheveux raidis par la crasse, fardées au noir de leur vie. Elle m'a parlé une langue aux lèvres remplies de miel. Chez nous on boit, on vomit on pisse au même endroit, peu importe tout ça va à l'égout. J'avais la tête à douze degré remplie à exploser, il m'en fallait encore jusqu'à être éponge, sentir le vin et la bière par toutes les pores de ma vilaine peau. Elle a bu ma déprime refermé tous mes lieux de dégoût. On s'est mariés. J'étais heureux comme un prince sur mon nuage bien au-dessus de la rue avec mon ange dans les yeux et sur le cœur. Une éternité de bonheur, cinq années. Faut dire que je suis un autre homme quand j'ai pas bu. Son premier cadeau une belle voiture et dedans son homme au travail s'en allant, fier comme un soleil. Mon premier cadeau le salaire de mon bonheur.

Puis le nuage a faibli. Mon ange aussi. Elle s'est fait un sang d'encre trop longtemps, pour la vie, pour moi, pour ses enfants. L'encre est restée dans son sang. Au début juste une petite dose bleue sur fond rouge, toute petite écriture sous sa peau d'ivoire. Le soir, je rentrais pour la laver, lui faire à manger parce qu 'elle pouvait pas, pour mettre une chanson qu'elle entendait pas parce qu'elle dormait et je l'écoutais pour elle, pour allumer un feu de cheminée qu'elle aimait plus parce qu'elle pouvait plus supporter la chaleur vivante des flammes sur le bois rougeoyant, brûlures rouges et bleues comme son sang. Je l'aimais. Je l'aimais tout le temps. Je l'aimais au quotidien. Je l'aimais quand je lui racontais le ciel au bleu de ses yeux, sur ma vie pour toujours. Je l'aimais dans son sourire attristé. Je la veillais, je caressais sa peau dans son sommeil avec la lune comme compagne et confidente. Peu à peu l'encre a bu tout le sang et le bleu de ses yeux s'est noyé dans ses veines. Alors la rue est revenue de petits verres en petits verres dans notre foyer, au centre de ma vue, la rue et sa veine aux couleurs de sa vie. Elle s'éloignait toujours plus, fréquentait un monde sans moi avec du froid tout autour je crois, revenait de moins en moins de son sommeil. Puis elle n'est jamais plus revenue. Mon ange non plus. Au début un tout petit cancer, une toute petite leucémie, soyeuse et douce qu'elle a chérie, juste un petit animal ronronnant dans son sang qu'elle a nourri et qui boira toute sa vie. Elle est partie et moi un peu avec elle. Maintenant je bois du bleu qui n'est pas de ciel, un sang qui n'est pas le sien. 

Texte, © Joël Carayon 

jeudi 8 janvier 2015

Charlie

"Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'à la mort pour que vous ayez le droit de le dire”. Voltaire.


Ils t'ont assassiné Charlie parce que tu parlais et dessinais envers et contre toute menace et ça ils n'aiment pas. A leur décharge il faut dire que tu étais lourdement armé avec ta plume et ton crayon trempés dans l'ironie et la liberté d'expression. Ça fait un grand trou dans ton journal et dans mon présent, avec de la colère autour, des envies de vengeance peut-être.

Alors je prends mon petit stylo bricolé maison et je leur tire dessus de toute mon encre noire, la plus noire possible parce que je suis en deuil. Je les mitraille avec mes mots d'homme ordinaire mais libre.

Je ne me soumettrai pas et je ne céderai pas à la peur. Je ne ferai pas l'amalgame, je ne prendrai pas le chemin facile et confortable du racisme et de la violence. Charlie, je n'ai pas le droit de te décevoir pour ce que tu m'as donné avec tes dessins, ta verve au vitriol, la plus redoutable des bombes apparemment.

Tu m'as accompagné, tu m'as rassuré quand je me sentais bien marginal avec mes idées de gauche, mon désir d'humanité et de partage, ma révolte devant l'injustice. C'était réconfortant quand ça chauffait trop fort sous mon capot de prof. Tu dessinais l'endroit de ma révolte. Aujourd'hui je suis orphelin de conviction et je pleure.

Charlie je ne te laisserai pas tomber. Avec toi c'est ma liberté qu'on assassine. 

 

dimanche 21 décembre 2014

Il Etait Une Foi

Je voudrais une image qui ne soit pas ternie par la dérive d'une foi qui dévaste au nom de son dieu, je voudrais une image qui ne ressemble pas à la galerie d'un supermarché rempli de lumières et de guirlandes avec des Jingles bells, des Once Upon a Time qui sonnent le rappel du mouton. 

Je voudrais une image simplement vêtue d'elle même, souriante comme la vie, sans préjugés de couleurs, je la voudrais confiante et déterminée, attentive et généreuse. Je la voudrais ronde pour qu'on se retrouve tous au bout du chemin, ronde parce que la ronde des enfants, bleue parce que le ciel profondément… humaine si cela a encore un sens.

Texte et photo © Joël Carayon 

lundi 15 décembre 2014

Une simple pression suffit.



Je suis faite d'un ventre pour recevoir et donner la vie. Entre mes hanches et ma taille la matrice des hommes aujourd'hui et demain encore. Je suis fière. En moi la trace de l'univers et sa vibration plus forte que les battements de mon cœur, une connexion avec un tout que je ne connais pas mais j'en suis sûre la plénitude accompagne ma gestation. Je sens le murmure de la vie qui grandit.

Dans ma main aujourd'hui et contre mon épaule à fleur de joue – noire ou kaki pour l'homme, rose pour moi, l'arme de combat. J'ai peur je tremble, mon index se glisse sur la détente se fige je ne peux pas. Mais j'ai envie. Pourquoi. J'ai la vie dans mon ventre en puissance et la puissance de la mort contre mon épaule contre ma joue, contre mon ventre contre la vie la vie contre la mort doucement câline, mais j'ai envie et la vie me tire vers la mort mais je ne tire pas, mon ventre se crispe mon doigt se fige, je ne peux pas.

Ma joue à fleur de la crosse ma joue contre la joue de mon bébé. Je lui donnerai mon sein je lui donnerai la vie je le nourrirai je le chérirai il grandira contre ma chair, je donnerai. J'ai peur je tremble mon doigt sur la détente mon doigt sur sa lèvre  mon regard débordant d'amour mes yeux dans ses yeux, le silence des mots mon œil dans le viseur la balle dans le canon le doigt sur la détente la mort au bout. Pour l'instant je vise, pour l'instant je tire pour le fun pour l'ivresse du jeu pour la palpitation du cœur, la mort rôde et je m'habitue au bruit sec que j'imagine sans l'avoir encore jamais ressenti .

Mon index sur la détente, la crosse logée au creux de l'épaule. La détente. Une simple pression. Oublier une fraction de fraction de seconde, débrancher, faire taire la mère ; une simple pression, il n'y aura pas de résistance, la gâchette est douce obéissante , elle frémit sous mon index, se love dans son creux, se blottit comme un enfant qui cherche la chaleur de la main de sa mère, il n'y aura pas de résistance, pas d'aspérité où l'esprit puisse s'écorcher, le doigt glisse sur le métal, le coup, le claquement sec, la cible de carton, l'odeur de poudre, la chaleur acide du métal Newtown. Vingt enfants de CP gisant.

Je donne la vie, je donne mon sang je donne mon ventre, je donne ma chair, je donne mon amour je donne mon temps je donne mon sein je donne ma chaleur je donne mon cœur, je donne la mort le bruit sec la douceur de la détente, la délicatesse du recul vertige de la puissance, je donne la mort je donne la vie je donne.

Mon premier tir, mon premier amour mon premier baiser, mon premier bébé, ma première fois, toute première fois, mon premier tir ; je pourrai donner la mort aussi.

La loi des armes. ARTE











Texte, © Joël Carayon

samedi 6 décembre 2014

Je suis là

L'enfant questionnera.
Le père répondra 
par sa main offerte
et la vigueur de son âme.


L'enfant lui sourira.

Calme il regardera
son jour se lever
dans les yeux qui le protègent,
l'aube dans le soleil à son zénith,
le soleil dans son crépuscule.

Et l'homme tristement dira
au père qui s'en va
-je suis là.

vendredi 28 novembre 2014

VIEUX

Gamberger dos tourné aux ruelles. Envier leur soleil. Errer sur des rives d'asphalte, quémander au seuil de leurs vitrines un peu de tendresse, admirer le bonheur des autres et baisser la tête.

Mes larmes, tu sais. L'aigreur qui remonte sur la langue, l'aigreur avant la colère, la colère avant l'impuissance. Serrer les lèvres, les lèvres et les poings, retenir son cri, se retenir : « et moi alors, et moi ! ». Un regard messieurs mesdames, un regard une main, un sourire, pourquoi pas un sourire pourquoi pas. Me sentir opaque une fois au moins. Mais y en a pas. Pas pour moi, pas . Pas dans ma gamelle,messieurs et mesdames.

Qu'est ce que ça coûterait, un gramme de chaleur pour me faire rêver que j'habite dans le même monde que toi, le monde avec toi mais pas contre. Qu'est ce que ça coûterait de parler d'homme à homme, simplement messieurs dames, comme « il fait beau, ça va, au revoir, bonjour », comme  « merci ».

Le matin s'éveiller et banalement sauter de son lit. Sauter, déjà sauter et puis marcher, déjà marcher, à la vitesse du pas des autres, ne pas être englouti par l'effort à faire.

Préparer son café, déjà lever son bras, sans en payer le châtiment. En sentir l'arôme, déjà en sentir l'arôme. Ça voudrait dire je l'ai fait, et il est là dans ma tasse, déjà la tasse à porter aux lèvres , ça voudrait dire sans la renverser, déjà commander à ma main, serrer les doigts, porter jusqu'aux lèvres, sans trop trembler, déjà ne pas trembler.

Allumer sa radio, entendre déjà entendre, suffisamment entendre les voix d'à coté, la vie des autres là, à cœur battant, déjà la vie de mes proches à cœur battant.

Exister, déjà exister sans mendier son écot d'humanité.
Être humblement un homme. 













Texte, © Joël Carayon 

mardi 18 novembre 2014

Machines

Machines à calculer, programmer.  
Machines à surveiller-contrôler, dénoncer-punir. 
Machines à disséquer, réprouver, accepter, marchander, soutenir, soulever.
Machines à machines,
machines à aimer?...

La main de ma main, l'œil de mon œil, la pensée de ma pensée. 
Machines je vous aime et je vous déteste. 
Machines à... demain, mon voyage, ma santé, ma vie, mon enfant. 
 
Et dans les coulisses nos vieux rêves de puissance. 
Machines à... machines à folies, à cauchemars... 
à hommes augmentés ou homme-machines, 
esclaves, ou  maîtresses. 
 
Machine ma toile, 
mon nuage mon ombilic, 
la sécrétion de mes vertiges, 
le soutien d'un corps qui me pèse
mais qui m'apaise, avec son début et sa fin, 
dans ce monde plus grand que lui, 
plus grand que mes bras n'embrassent; 
mon corps qui aime plus fort que ses avatars ; 
et tue. Moins fort aussi...
 
Machine.
Ma chimère.
Ma mère ?
 
Machine.
Pour le pire.
Le meilleur aussi je l'espère. 









Texte, © Joël Carayon