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mercredi 18 mai 2016

Ma ville

Il faut te perdre dans la profondeur et la majesté des ruelles d'ombres que traversent des pans de lumières déchirés par le branchage léger de quelques pins. Ma ville grouille de ce mélange de campagne et de voix mais toujours respire le calme voluptueux, la délicate fragilité d'une musique douce, avec dans son port une pointe de mélancolie.
Je voudrais te dire que je l'aime même si elle est méchante dans ses nuits de beuveries ou quand une folie de meurtres s'empare d'elle sous la lune surprise. Je voudrais te dire que je l'aime même quand elle se répand fumeuse et orgueilleuse dans mes bois d'haleine fraîche.
Je voudrais te dire fièrement, voilà Ma Ville dans son habit de lumière sous son ciel pur d'un bleu tranchant avec ses avenues gorgées de nos passages réguliers, Ma Ville dans son habit de lumière- et ses excès d'ozone.
Avec sa misère qui flotte cachée dans les impasses de nos vies, ses pleurs, ses sanglots dans nos appartements, avec ses voix qui explosent, ses chants d'allégresse, ses fêtes, le flot de mes semblables qui court, danse, crie, rie, parle, bavarde, dit des mots d'amour, des mots de tous les jours, des paroles creuses, des mensonges et des songes qui la rongent, l'assaillent nuit et jour. Et puis les chuchotements, les murmures sous les lampadaires jaunes. Avec ses temples, ses cathédrales consacrés à la pratique consumériste, étalant leurs offres rutilantes à des yeux pleins d'une ferveur quasi religieuse.
Ma Ville avec ses clochards, leurs chiens, leurs chants sur sa grande place et ses allées de platanes verdoyants, l'étrange rondes des dealers et de leurs clients sous le parvis d'une église.
Avec ses essaims de jeunes qui bourdonnent à la terrasse des cafés, s'aiment, se rassemblent, se retrouvent, se touchent la main, déambulent dans leurs costumes de jeunes .
Et la clameur qui résonne, rebondit de façades en façades, éclate d'un rire joyeux, se mélange à l'accordéon roumain, la guitare classique. Toute la musique de la rue.
Ma ville avec ses attroupements de hip-hop, ses mendiants qui prennent la pose d'une infini tristesse professionnelle, son fou qui joue devant la foule des passants comme dans un concert, avec ses femmes qui ondulent dans ses rues aux regards langoureux, avec ses clandestins qui rasent ses murs à la nuit tombée, avec ses drames et ses dames de compagnies, ses tristes travestis, ses vieux et leurs orages de fin de vie.
Je voudrais te dire que je l'aime. Je voudrais te dire que je l'aime quand elle fait la belle devant les files de touristes, quand elle danse intellectuelle au mois de juin, quand elle s'affiche dans ses Festivales avec sa foule qui bestialement avale des litres et des litres de vins, se soûle allègrement sous les flonflons de quelques musicos en mal de contrats. Mais le pourrais-je ?
Je l'aime quand elle se penche sur mon épaule tendrement posée sur son rail et qu'elle glisse silencieuse vers la mer, je l'aime quand elle sourit et se met à rêver sous le couvert de ses allées, je l'aime quand il fait chaud et que ses enfants lui tendent la main, je l'aime quand elle se pare de ses bijoux nocturnes, expose sa gamme de concerts en sous bois, je l'aime quand elle s'endort paisiblement derrière ses volets fermés, je l'aime quand les autres sont couchés, que ses maisons me parlent, que ses monuments s'agitent quand minuit sonne, quand nos voix gambadent de portiques en portiques, quand ses cinémas s'éteignent, qu'il ne reste plus que toi, qu'il ne reste plus que moi à rêver de cette ville qui n'existe pas, de cette ville éparpillée dans de multiples villes et qu'un soir je construits pour toi, pour moi, ni trop belle ni trop sale pour qu'elle est l'air bien en chair.

jeudi 4 février 2016

Attendre

Anja Klauss
La mer chante sa rengaine que la plage boit de tous ses grains de sable. Il fait encore noir, il fait encore sans bruit, juste le crépitement irrégulier d'un clavier. Attendre, attendre un réveil, son réveil dans une pièce vide d'elle, entre des murs et des meubles où elle n'est pas encore là. C'est l'heure immobile. Les corps sont encore en sommeil mais il ne manque rien, tout est à sa place, il faut simplement qu'elle se réveille.

Je suis là posé sur un fauteuil l'esprit verrouillé sur elle, l'oreille tendue surveille l'étage, le bol aussi et la tranche de pain grillé et le café qui retiendra son arôme jusqu'au moment où… et la lumière à peine visible de l'extérieur qui guide la maison-bateau dans le noir d'une fin de nuit.

Rien ne respire librement. Il manque une voix qui sonne comme un éclat de soleil, il manque une parole banale comme bonjour mon … je n'ose espérer le mot qui devrait venir après ce mon…

Il viendra la danse des mots, la radio et ses infos, il viendra ses bruits de pas, il viendra la lumière, la vraie celle d'un matin déjà haut placé dans son ciel. Le soleil, il me faut mon soleil...il faut couper cet arbre qui me gâche le réveil d'hiver. Puis les bruits d'eau, puis le silence puis l'arôme du petit déjeuner jusque dans sa chambre et tous les deux sur le lit à goûter ce matin et son café, ses tartines beurrées.

La maison s'étirera, s'ouvrira au monde, secouera son couchage, la maison et sa chanson de petite cuillère qui tinte sur la paroi de la tasse avec le chant du café qu'on verse, le pain qui craque dans la bouche, le beurre qui fond avec la confiture dessus. Le moteur s'emballe, le jour s'affaire, oublie le matin, la nuit le sommeil, l'attente. Les affaires courantes courent, on ne les rattrapera pas toutes, les rires se mêlent aux déceptions, les disputes à la tendresse.

Le soir. Déjà ? Son feu de cheminée à la braise rouge, ses flammes trop à l'étroit dans leur prison de fonte et d'acier puis la chaleur, la fatigue, les corps en demi veille avachis sur le canapé, la télé et son blabla du soir et la nuit et les yeux qui se ferment, les mains qui se serrent, les corps qui s'enlacent.

Une part de lune, une mer et sa rengaine, une maison clôt ses paupières… Il fait nuit, il fait sans bruit...

samedi 16 janvier 2016

Origines

- De la poule ou de l’œuf qui vint en premier ?
- Évidemment la poule parce que sans poule pas d’œuf
- Mais d’où vient la poule alors ?
- De l’œuf parce que sans œuf pas de poule…
- On ne s'en sortira jamais.
...
- Mais j'y pense. Sans coq pas de poule et sans poule pas d’œuf...
- Ni de coq bien sûr...
- Hmm la chose se complique : d’où viendraient la poule et l’œuf, hein je vous le demande, sans une terre et son air, sans son eau sans le moindre petit vermisseau. Pas de terre pas d'air ni d'eau partant pas d’œuf ni de poule et le coq ne cocotera pas.
- Et la terre me direz vous ?
- Ne dites plus rien je vous prie. Vous ne trouvez pas ce monde assez confus ?
…
-Oui mais, pas de terre sans système solaire. Pardon, ça me brûlait les lèvres.
- Pas de terre sans soleil vous avez raison, pas de soleil, pas de terre, pas de terre, pas d'air ni d'eau et pas de poule ni d’œuf.
- Et le soleil.
- Chut il ne fallait rien dire, vous m’obligez de penser et penser me fatigue et la fatigue me fait dormir et quand je dors je ne peux pas réfléchir et la poule reste sans œuf et l’œuf sans poule et le monde ne tourne plus rond .
- Ah bon il n'y a plus de poules ni d’œufs de nos jours alors.
...
- Pas d'univers pas de soleil, pas de soleil pas de terre et pas de terre pas de poule ni d'oeuf.
- Oh j'ai mal à la tête...mais…
- Ne dites rien !
…

- Mais il faut que je le dise, c'est une question de vie ou de mort sinon qu'adviendra-t-il de nous, de la poule et de l'oeuf… et l'univers?
…
- Voilà c'est dit. Vous ne savez pas vous taire ? Maintenant il faut répondre … Cela demande réflexion
…
- L'univers vient de dieu !
- Bien sûr! Pas de dieu pas d'univers et pas d'univers pas de soleil, pas de terre pas d'air ni d'eau partant pas de coq qui cocoricocote et pas de poule ni d'oeuf.

- Ah non je vous prie ne me mêlez pas à cette histoire. Je n'y suis pour rien moi. Alors laissez moi tomber, allez gamberger dans d'autres théologies… je dirais même plus : les hommes ne devraient pas avoir de foi et pas de foi pas de dieu et pas de dieu c'est que je n'existe pas, voilà…et dans ce cas, ça m'arrange.

- Et la question on la pose à qui alors ?

- Oh vous les hommes quand quelque chose vous tracasse il faut que vous trouviez un responsable en dehors de votre sphère humaine. Le climat c'est dieu qui l'a voulu, la guerre c'est dieu, l'accident d'avion, vos petits malheurs, c'est dieu et je suis un meilleur croyant que toi, c'est dieu qui me l'a dit. Et puis c'est moi qu'il préfère et si tu continues de me contrarier je te tranche le cou… ou encore vous vous zigouillez entre vous et pour vous disculper vous déclamez à tout va : Dieu reconnaîtra les siens. Et maintenant la poule et l'oeuf, c'est dieu. Je connais le refrain : et dieu créa la terre et le ciel… et dieu créa l'homme à son image… Et dieu a tout pensé du début jusqu'à la fin des temps ! Stop je refuse d'assumer cette paternité là.
- Ne vous fâchez pas sinon ça va être le déluge et c'est nous qui allons écoper. Nous on disait ça comme ça, pour partager notre sort avec vous. On pensait que ça vous ferait plaisir, c'est tout !
- Eh bien  non. Non à tout ça. Je n'existe pas, voilà !
- Mais pas de dieu pas de poule ni d'oeuf ni de terre ni de soleil…
- Voilà si vous voulez
- Et la question alors ?
- Pas de dieu pas de réponse et pas de réponse pas de question, n'en parlons plus !
- Oui mais…
- Ne dites plus rien !

vendredi 8 janvier 2016

Lettre de réclamation (2)

Monsieur,

j'ai bien reçu votre plainte en date du 1er janvier de cette nouvelle année. J'ai été très surpris voire même choqué par votre ton. Je vous rappelle que nous vous avions livré un produit en parfait état de fonctionnement avec un mode d'emploi précisant en caractères gras les conditions d'utilisation et notamment le danger que représentaient des émissions de carbone abusives. Vous n'en avez pas tenu compte. Mes collaborateurs vous ont avertis des risques encourus à maintes reprises, sans succès. Votre terre ne tourne plus rond ? Vous en êtes les seuls responsables. Il vous appartient donc de réparer les dégâts subis sans dédommagements de notre part.

Vous m'accusez également d'avoir mandaté quelques fous de Moi-Même, quelques miliciens à ma solde pour semer la zizanie au sein de votre communauté, vous allez jusqu'à affirmer que leurs exactions serviraient à couvrir nos erreurs dans la fabrication de votre jouet en fermant les yeux sur des actes sanguinaires en mon Nom. Il n'en ait rien et votre mauvaise foi comme la leur me désole. Il serait temps que vous preniez votre destin en main et que vous arrêtiez de dénoncer un soi-disant complot dont je serai l'instigateur.

Nous faisons notre travail au mieux et aussi scrupuleusement qu'il nous est possible. Vos accusations sont infondées et nous espérons mon équipe et moi même que vous vous rendrez à la raison très rapidement. Nous pourrons alors reprendre notre collaboration.

Avec nos salutations distinguées.

Dieu L'Hypothétique.


jeudi 7 janvier 2016

Réclamation

Monsieur,

Nous sommes le 1er janvier d'une nouvelle année et j'attends toujours. A mon réveil j'ai regardé par la fenêtre. J'avais enfin réussi à décoller mes paupières passablement engluées par une nuit de beuverie et m'étais débarrassé de ma gueule de bois d'ébène – pourquoi d'ébène  me direz vous? Pour vous faire mesurer l'intensité de notre désarroi en ce matin tout nouveau. J'ai scruté mon ciel mouillé d'une fine pluie froide et sinistre parce qu 'elle me rentre dans les os insidieusement la perverse et me plonge dans son monde de pleureuse.

J'attends toujours monsieur ce que tout le monde souhaite, ce qui fera de cette année maussade, une bijou de gaieté et de joie : de l'humain, monsieur. Oui, humain de humus, la terre où l'on a soufflé une âme paraît-il et il paraît même que nous serions des petits privilégiés parce que les seuls à en avoir une. Imaginez donc ma joie quand j'ai reçu vers minuit mon lot de bonne et heureuse année. J'y croyais dur comme fer. Pourquoi cette année plutôt qu'une autre ? Parce que pardi, un point c'est tout. Parce que je dois avoir la mémoire courte. J'ai dû penser pareil tous les 1er janvier. La première fois remonte quand ado je vous parlais déjà de mes doutes - ça me revient un peu quand même mais vous ne vous rappelez pas bien sûr de ce garçon boutonneux désemparé par une voix pas encore totalement muée et doutant de tout, même de la réalité de son ombre. Il vous demandait un peu de considération et de compassion pour adoucir son acné rougeoyante, un peu de compréhension face à ce monde qui lui semblait déjà brinquebalant.
Aujourd'hui encore je réitère mes réclamations. Chez vous le SAV n'est pas terrible. Sûr de la légitimité de ma requête, je m'attendais à un changement radical et cela immédiatement, sans délai et plus vite que ça encore et pourtant je me méfie des promesses qui n'engagent que ceux qui etc, etc... Vous avez saisi, je pense, l'objet de la présente – comme on dit dans tous les manuels de savoir écrire. Je me plains par anticipation, par expérience aussi . J'ai attendu, attendu et rien ne changeait vraiment sinon la naissance de quelques rides rajoutées aux précédentes.

Bref je revendique du bon, du nouveau , du généreux, de l'amour, de la beauté, de la grâce, du beau temps, des hommes responsables, une terre heureuse, un monde qui marche comme il faut sur ses deux jambes, tourne rond si vous préférez et cette fois ci pas d'entourloupes je vous prie. Rappelez vous, je vous avais fait les mêmes remarques l'année dernière mais vous ne m'avez pas écouté. On voit le résultat. Pas la peine de vous faire un dessin ni de lister toutes les embardées de la machine.

Vous nous livrez une terre en bon état de marche, dites vous avec de belles saisons, un petit climat auquel on s'est habitué depuis des siècles et soudain vous changez ça, vous vous dites tiens si je leur envoyais un petit réchauffement climatique juste pour voir, pour les dix mille ans à venir comme ça sans nous avertir ou si peu. Je vous soupçonne même de vous marrer en douce. Et quand on vous rétorque : vous avez vu le résultat, les ours blancs, la banquise les inuits, vous répondez : contactez notre SAV. J'ai contacté votre SAV et je ne suis pas content du tout de sa réponse : « nous avons analysé le dysfonctionnement que vous nous avez signalé, mais nous n'avons malheureusement pas pu conclure à un défaut de fabrication. Le problème provient d'une erreur de manipulation qui vous incombe ». Alors là je n'ai pas du tout apprécié. Il fallait construire plus solide, et puis la garantie n'est pas terminée alors qu'est ce que ça vous coûte de me changer ce tas de terre qui hoquette. On me rétorque : c'est de votre faute vous avez abusé du carbone, vous avez bouffé du charbon, du pétrole jusqu'à plus soif. Consultez le mode d'emploi. Nous n'y pouvons rien et il ne peut y avoir d'échange car vous n'avez pas utilisé l'appareil correctement ni suivi nos recommandations malgré nos nombreuses mises en garde etc. C'est proprement scandaleux. J'ai payé pour la bonne marche d'un produit et j'exige qu'on me le remplace. Faites quelque chose vous qui êtes le patron.

Puis je vous signale aussi que certaines de vos créatures humaines se sont très mal comportées l'année déjà dernière, suivez mon regard : Paris le Bataclan par exemple. Ça me fait de la peine, je suis déçu. Je croyais sincèrement en vous j'étais même prêt à me damner pour vous et vous, vous avez fait preuve d'une mauvaise foi ridicule en nous balançant des illuminés qui se réclament de votre groupe. Ils sont de plus en plus nombreux et d'obédiences diverses, tous aussi allumés les uns que les autres et moi ça me gâche ma nouvelle année – à moins que ce ne soit le champagne... Il va falloir vous retrousser les manches et dare- dare.

D'accord je reconnais que nous les humains sommes de grands enfants, on n'a pas trop ménagé notre jouet mais à notre décharge qu'est ce que vous avez fait pour nous en empêcher ? Vous vous êtes peut être exprimé à travers la bouche de vos subalternes, vous nous avez fait part d'un certain mécontentement, qu'il fallait revoir notre façon de jouer, être plus respectueux de nos affaires, plus soigneux, plus ordonnés aussi. Paroles, paroles pieuses mais sans effet vous vous en rendez bien compte. Vos mises en garde n'ont servi en rien. Quand je dis VOS mises en garde, ce sont plutôt celles de vos franchisés pas toujours très crédibles d'ailleurs – il n'y a qu'a voir leur mode de vie, leurs petits penchants de travers. Vous avez un an pour me convaincre. C'est plus qu'il n'en faut pour un guide aussi puissant que vous. Il vous suffit de vouloir. Je veux encore croire en vous.

Avec tous mes vœux de réussite pour le projet que nous avons en commun.

Un homme encore confiant et qui met tout ses espoirs en vous.

Janvier de n'importe quelle année.

lundi 28 décembre 2015

Séance de gym

Elle est arrivée dans le gymnase vêtue de noir assez pour les conventions, nue suffisamment pour appâter le mâle par quelques rondeurs à fleur d'un juste au corps très justement ajusté, bordé pour tirer des bords au plus prés du musc animal, animale équipée pour de folles équipées de soie et de feulements. Elle est arrivée plastique, lisse avec dans son sillage l'appel du corps à corps. Elle est souriante et convenue, avenante, consciente de l'impression qu'elle laisse dans la rétine et l'imagination de ceux qui font comme s'ils ne faisaient pas attention mais dilatent leur pupille jusqu'à l'enlacer, la déshabiller un peu plus que ce qu'elle est mais sans trop. On est entre gens du monde n'est ce pas et on sait se conduire. Elle sait se conduire, entre chiens et chats elle aiguise le regard, affûte le désir. Elle surfe sur son image et son entrée.
- Bonjour.
Elle parle aussi mais ça se gâte, elle rit aussi et ça se gâte, elle se laisse aller au sport qu'elle vient pratiquer et ça se gâte par des mots, des non mots et des silences aussi. Les yeux des quarantenaires ou des trentenaires s'attendrissent un peu, excusent surtout, protègent, assistent, soutiennent la fragile panthère. Mais il manque une note dans la symphonie, un accord majeur dans la rythmique, il y a un bémol à la clé dans une harmonique qui ne jazze pas complètement et les regards se ternissent un peu ou s'accrochent sélectivement à l'ondulation du body, la compression du haut de son corps dans le mouvement. Ceux là choisissent le sens purement animal, se disent ma foi... Elle,  continue, apparemment vierge de tout pressentiment, poursuit sa partition dans la danse des bras et des jambes, des sourires, des yeux en coin, des paupières que l'on baisse. Elle fait son choix discrètement mais sûrement, élimine conserve, se détourne contourne, effleure, affleure ses charmes à bon escient. Elle vit tout simplement.

jeudi 26 novembre 2015

Quotidiens

7h : Il se réveille. Pas besoin d'alarme, son corps s'est calé sur l'horaire. Il se lève immédiatement. Il n'attend pas, il n'attend plus dans son lit…
- Pourquoi le faire quand on dort seul, que pourrait on espérer : une fée perdue ou noyée dans une mare de whisky, au mieux une compagne éphémère ? La chaleur d'un corps, une respiration ce serait bien…
Trop bien pour lui sûrement. Non, la seule chose qui respire dans cette chambre cagibi c'est lui.

7H05 : Il se douche, juste le temps de se laver, de se rincer des illusions nocturnes ou de quelque rêve coincé dans l'éveil comme une mouche prisonnière. Cinq minutes pas plus, il faut économiser l'eau. Il aime bien sa douche. Douche à l'italienne.
- Il n'est pas assez naïf néanmoins pour la dorloter comme une amie.
Il n'est pas amoureux de sa création comme de nombreux bricolos qui remplissent les heures vides par un trop plein d'agitations ingénieuses.

7H15 : Il allume la télé, programme pour enfants, s'allonge sur le canapé, se couvre d'un léger duvet, passe du mode sommeil à celui de l'éveil. Tous les matins seront pareils.
- Pourquoi, vieil automatisme du temps où sa fille était toute petite ?
Non, pas automatisme, le mot ne convient pas, il est volontairement dévalorisant parce qu'il assèche son contenu, parce qu'il fait de lui une machine à vivre plus qu'un homme qui réfléchit, aime, pleure, colère. L'automatisme est dans la répétition du geste pas dans sa teneur.
- Il allume une télé.
Non il ouvre une fenêtre sur un temps de bonheur, sur des souvenirs augmentés d'une aura de joie plus intense que vécue. Il aime les voix faussement candides d'un Titeuf – et Bérénice, ça il rajoute bien sûr, ou encore Scoobidooo .
- Il a des goûts plutôt déplacés : à son âge suivre des émissions pour enfants.
Non, il aime parce qu'il entend la vie banale des jours heureux, les petit déjeuners quand sa fille avait cinq ou six ans, qu'il était marié mais ça ce n'est pas important, il a oublié mais il n'oubliera pas sa fille, sa voix qui résonne encore dans sa mémoire, la joie, les rires, ses cheveux tout blonds à cette époque, son survêtement vert, elle, devant la télé...
– Pour avoir cinq minutes de calme avant de partir sinon la télé…
il n'y tenait pas plus que ça, la maman peut-être, pas sûr. Aujourd'hui, trente années après il reste la chaleur de ce moment ranimée par quelques images intemporelles.
-Un Éden pour remplacer une vie ?
Peut- être mais il exagère, il théâtralise...
- La main sur le front, le visage qui questionne le ciel, le regard perdu, le dos tourné à son interlocuteur imaginaire qu'il repousse d'une main tendue, harassée, expression tourmentée, corps abattu.
Il n'est pas comme ça mais il en sourit et c'est déjà ça de gagné. Demain matin il y repensera et le souvenir reviendra. Ça durera un quart d'heure. C'est toujours ça de pris sur la mélancolie.

7h30 : Le moment du café. Avant il n'en buvait pas. L'habitude lui viendra avec sa femme, la mère de son enfant, grande consommatrice. Ils étaient jeunes, partaient le matin à la dernière minute, filaient à toute vitesse avec juste le temps d'avaler un express. Tout a disparu sauf la tasse qui est devenue bol puis cafetière. L'odeur revient de loin comprenez vous. Familière, enveloppante, rassurante, douloureuse également. Pas de tartines beurrées à l'époque, non pas le temps. Il mangerait mieux à midi. Aujourd'hui une cafetière quatre tasses, monument posé sur son socle de faïence rouge, attend. elle arrive directement d'Italie avec la langue qui chante à l'intérieur et l'affection de sa fille.
- Un cadeau ?
Oui. Elle vient de Rome exactement.
- Il prendra une gorgée de café, d'amour, de rêves, de souvenirs.
Son souvenir bout sur la plaque de cuisson. L'eau chauffée est contrainte de passer dans la poudre, se charge de son arôme, s'en trouve colorée. Elle circule avec un gargouillis ronchon d'une qu'on oblige, qu'on dérange dans son équilibre d'eau et elle en exprime le désagrément, fuit à travers une faiblesse du joint, s'évade, s'évapore brûlée au rouge halogène, bave coléreuse, se répand en pellicule marron. Il écoute l'habituelle complainte de la cafetière, la retire du foyer, verse le sombre nectar dans un bol jaune écaillé de noir.
-Le même depuis des années ?
Le reste d’une époque qui s'est mal terminée, un bol sans histoire sauf s'il devait se briser car tout à coup elle réapparaîtrait histoire fantomatique, brève et chaotique, violente et passionnée.
- La complainte du café.

7h40 : il se sent un peu café, les Lapins Crétins aussi derrière l'écran mais sa fille bavarde à ses côtés.
- Le train-train de l'ordinaire mi vrai, mi rêvé.
La voix de l'enfance, de toutes les enfances, la sienne, celle de sa fille, de ses sœurs et frères, de ses camarades d'antan. Enfance de campagne, enfance de nature, contre la vie des villes...
- Où l'on n'est jamais aussi seul que dans la multitude.
Silence de voisinage jamais rencontré...
- Silence de couloir, silence du soir, nocturne sans musique, pas d'échange, pas de connaissance de pallier.
Pourtant deux mètres au-dessus de lui, quelqu'un se douche, ça s'entend un peu, quelqu'un prend son petit déjeuner, peut-être du café.
- Pourtant à coté, dix centimètres au delà du mur de béton quelqu'un se lève, respire, écoute la radio ou regarde la télé. Dix ou vingt centimètres tout au plus...
- Et cela suffit pour s'ignorer les uns les autres.

8h : Il s 'habille parce qu'il le faut…
- Il ouvre ses volets roulants parce que ça se fait…
range son appartement parce qu'il n'aime ni les pièces de musée qui sentent le rigide à plein nez ni le capharnaüm qui dénonce le désordre intérieur, le laisser aller des occupants.
Il vit parce qu'il le faut, parce qu'il n'aime ni le désordre ni l'ordre impérieux. Il vit tout simplement comme il peut, les mains dans un bonheur discret avec une bonne dose de renoncement et une autre de rébellion.
- Il vit comme ça tous les matins ?
Il vit comme ça tous les matins des jours qui se déplient page après page, entre passé recomposé et présent palpable mais pas encore complètement construit. Mais...
- Mais l'autre jour…
Mais il y a aussi les week end, les petits déjeûners à deux, dans une chambre de soleil radieux…Avec de la souplesse dans l'air, des bavardages, une voix de chair, la voix d'une belle âme chère….
- Sa belle amie si chère.
Tout se mélange et cela fait une dose de légèreté à déguster dans une lampée…
- de café ?
avec le sourire s'il vous plaît
- Tous les jours ?
Non, l'autre jour… mais… non. L'autre jour il n'a pas suivi les programmes coutumiers, il n'a pas regardé la télé, sa fillette de cinq ou six années s'est tue, sa belle âme, belle amie s'est blottie contre lui. Ils avaient les pieds pris dans les mailles du quotidien mais d'un quotidien pas du tout ordinaire, un quotidien dont ils sentaient les griffes sur leur peau et les morsure sur les bras, sur les jambes, balafres vicieuses...
- Des coupures dans leur ville.

Les blessures de Paris percutent leur vie.




mercredi 11 novembre 2015

Aïe-phone


Chaque soir à la nuit tombée et quand ça sentait bon le sapin de Noël, il sortait arpentait les rues, se gavait de lumières, de jingle bells, de joyeux Noël, il s'arrêtait devant des boutiques rétroclairées comme des écrans de phone. Il se collait le nez contre leur vitre léchait leur verre avec l'envie qui lui serrait le ventre, lui vrillait les intestins. Cet Aïe Phone, le Sept, le dernier né de la gamme, avec un hochet pour les bébés, sa coque aux couleurs du Barsa, trop cool juste celui qu'il voulait, trop bon… trop con, je n'ai pas de ronds.

Petite voix malhonnête :
- tu connais pas le slogan ?
Lui :
- Quel slogan
-Si tu peux pas l'acheter...
-Je sais pas voler
- Mais t'as vu comme il est beau, il est vraiment trop chou, regarde regarde mais regarde !
- C'est vrai, j'en rêve, il irait très bien dans ma main, son écran doit être doux, ses couleurs, ses musiques, son ronronnement... Arrête, je sais pas voler, je te dis!
- Casse la vitrine...
- J'suis trop nul!
- Et les filles tu as pensé aux filles, Malika, Loane, Sue, la belle Sue avec ses yeux d'amandes, sa peau blanche, la petite vague qui agite son pull quand elle court, ses jambes longues, longues, longues… la belle Sue aussi belle que le Sept.
- La belle Sue et ses lèvres… sa peau, son parfum... et toutes ces belles Sue… c'est trop top...

Bruit de verre, sirène, alarme, vitrine, du sang, l'aïe-phone…
- Mon icône, mon aïe-cône.

Je veux, je vole, j'ai mais je veux encore. Sept, Huit, Neuf… qui vole un œuf...

mardi 1 septembre 2015

Virtuose

J'aime la musique. La vraie celle que l'on fait avec ses mains, celle qu'on apprend des années durant chez son prof avec du solfège et des partitions, celle que je goûte du bout de mes doigts et me dresse les poils sur la peau . Mais j'aime pas le son numérique, le son mâché à la machine, travesti, torturé, ces sons froids, ces voix violemment tordues.
Je joue du violon. Je parle violon. Mal encore. J'apprends sol la si do, j'apprends à caresser mes quatre cordes du bout de mon archet la si do sol. J'écoute mon prof, qu'est ce qu'il est fort, et j'essaie de l'imiter sur mon bel instrument léger comme la voix de maman et si beau dans sa livrée de bois blond. 

photo David Sidoux
Je chante faux. Je déchiffre encore. Je suis tout jeune, j'ai des excuses. J'apprends, je grince . 
Mon prof :
- Ton archet, incline ton archet, soigne son attaque sur la corde sinon tu vas lui faire mal à ta musique et ton violon se plaindra douloureusement... ton poignet souple ton poignet comme si tu effleurais la peau d'une femme... oublie ça tu comprendras plus tard.

Moi je m'applique je me concentre à mort, fixe ce petit arc magicien capable de transformer un simple frottement en une mélodie d'une pureté qui me donne le vertige . Je m'applique. Cette fois ci sera la bonne, sûr et je me lance en regardant mon prof pour lui dire du bout de mes cils : 
- Écoute ça tu vas pas en revenir.
Je frotte mes cordes , un génie pourrait bien en sortir, un génie musicien j'ai vu ça dans Aladin et la lampe magique. Si ça pouvait m'arriver. Ça va m'arriver. Je frotte, frotte mes cordes et le son cristallin qui me ravit déjà, s'étouffe au fond de ma gorge, il n'en sortira pas. Le génie m'a boudé. 
Mon prof a fait la grimace :
- Ça ne fait rien, c'est déjà mieux, tu vas y arriver.
Et fort de ses encouragements généreusement hypocrites j'insiste, je fais des efforts. Ça viendra il l'a dit. Mon génie dans le corps de mon instrument sera ravi et se montrera enfin. 
Il me dira :
- Je suis Stradimachin, Fritz Kreisler, je suis le génie des violonistes qu'un musicien méchant et jaloux a enfermé dans ton violon, je suis son âme. Tu m'as appelé. Tu es mon maître. Fais un vœu, je l'exaucerai.
Pas besoin de préciser je penserais si fort qu'il comprendrait sans qu'un son ne sorte de ma bouche . Les sons, la musique c'est l'affaire de mon violon.
Ce soir la terre s'arrêterait de tourner pour écouter mon concert. Ce serait toujours le jour en France, toujours la nuit en Chine et mon violon parlerait pour moi, chanterait la pureté de ma voix. Le rideau ne serait pas encore levé... j'entends le doux brouhaha du public dans la salle. Il parle de moi :
- C'est un virtuose promis à un grand avenir.
- Ah madame j'en frissonne de plaisir, son doigté est exceptionnel. 

J'arrive sur la scène accompagné de mon orchestre. Silence dans la salle. Je coince mon génie sous mon menton, hausse mon bras l'archet prêt à faire chanter les cordes. Le chef de l'orchestre a levé sa baguette. Tout le monde attend son signal. Ça y est. La musique introduit mon solo par un chant qui invite au recueillement. La baguette se tourne vers moi :
- A toi, charme nous !

Photo Lilane Menardes
Un mouvement du corps, je ferme les yeux, j'entends déjà la pureté exacerbée de la mélodie, je sens le bois qui vibre et se répand en moi . Je suis bois, bois de violon, bois de Stradimachin. J'attaque... Couac, couac couac! Une volée de canards, un cri grinçant, des cordes soumises à la question, des dents qui grincent, un auditoire qui se bouche les oreilles et s'enfuit. La panique. Couac toujours couac ! Je m'effondre ! Je pleure. Mon génie m'abandonne. Mon génie ne veut pas sortir de mon violon. Il a honte de moi. Il est en colère. Je l'entends qui crie dans l'âme. Qui crie, qui crie :
- Tu ferais aussi bien de pisser dans ton violon ! Ça ferait un plus joli son !
Il est furieux ! Mon dieu je n'avais pas compris. Je me suis trompé. Il faut que j'urine il faut que je déverse mon art sur le bois vernis. Je sors mon tout petit archet de garçonnet et j'arrose tant bien que mal mon instrument du liquide le plus musical que je puisse. J'arrose Vivaldi pour qu'il pousse son printemps, pour qu'il pousse son été sous ma petite verge. Et la musique vient, douce et fluette, cristalline comme une source, bavarde comme un ruisseau et le public s'extasie et mon solo grandit, grandit quand soudain un hurlement :
- Mais qu'est ce que tu fais ! Qu'est ce que tu fais !
La voix de mon prof . Sursaut. Réveil brutal.
- Mais qu'est ce que tu fais ! Pourquoi tu pisses sur ton violon mon garçon ! 


Fransisco Autunes



 Texte, © Joël Carayon






mardi 14 juillet 2015

Dix ans de moins







- Sandrine tu viens ?… Sandrine, c'est ma fille… mon trésor… elle est belle. Là je l'appelle parce que je voudrais qu'elle vienne avec moi faire les courses… j'aime bien faire les courses avec elle. On se promène dans les rayons bras dessus bras dessous, on rit, on plaisante, on se moque des autres. Oh l'autre jour. Il y avait une vieille femme au rayon « vêtements », toute fripée, y avait pas de place pour une ride de plus sur son visage. Sandrine m'attrape par le bras, me tire vers elle et me murmure au creux de l'oreille dans une pinte de rire : maman… mam'… regarde la vieille… celle qui est dans les tee shirts… si on lui offrait un fer à repasser…j'ai pas compris tout de suite… bin oui, elle est toute plissée…Et là j'ai éclaté de rire à deux pas de la vieille, on a ri on a ri et on est vite allé aux toilettes… en courant…. Oh la la. Qu'est ce qu'on a ri, hein... Sandrine, Sandrine tu viens ? Il faut qu'on parte, on a juste deux heures devant nous...on se ressemble beaucoup elle et moi.
- Oui, on se ressemble beaucoup maman et moi, on n'a pas besoin de se parler longuement, il suffit d'un regard entre nous et on se comprend tout de suite. C'est magique !
- Dans la rue les gens nous prennent pour des jumelles…
- Maman tu me laisses conduire ? Stp !
- Eh oui conduite accompagnée. Elle se débrouille bien, je suis sûre qu'elle aura son permis du premier coup.
- Vous allez où ?
- On va au super du coin, tu connais ?
- Je peux venir ?
- Allez on t'embarque… on te met derrière, t'auras assez de place ?… je plaisante… T'es pas si grosse que ça, allez monte…

Qui je suis moi ? Moi je suis la narratrice, celle par qui on voit, on entend, celle par qui l'histoire arrive. Elles me connaissent toutes les deux. On se côtoie. Mais ce jour là… Oui l'histoire ? Vous voulez savoir ? C'est étrange n'est ce pas deux femmes aussi belles et sympathiques. Mais bon deux femmes…. Deux furies je vous assure.

On est donc arrivé au super. Le genre NG vous voyez. Un beau magasin, plutôt chic à l'atmosphère feutrée…de la lumière,des rayons, des vêtements. Mes deux siamoises se promenaient entre les gondoles, entrelacées. Impossible de les séparer. Elles flânaient, le regard blasé, soulevaient un tee shirt, essayaient une robe. Elles erraient, bavardaient entre elles, riaient. Moi ? Je n'existais pas puis je commençais à m'impatienter. Pensez donc je devais repartir avec elles…sinon pas d'histoire n'est ce pas ? De cabine d'essayage en cabine d'essayage , le caddy se remplissait.
- Bin dis donc, elles ont les moyens !

Ça c'est moi qui pense tout haut sans m'en rendre compte et ça me joue des tours. Impensable ! Tiens l'autre jour… L'histoire oui, oui, j'y reviens.

Bref de flâneries en errements, elles – je devrais dire nous parce que moi je suis derrière comme un caniche, nous voilà au rayon « beauté », rouges à lèvres à gogo, fards en veux tu en voilà, fonds de teints à profusion du plus mat au plus blafard… le paradis des narcisses, même si narcisse était un mec.

Bof je me laisse tenter ? J'ai rien d'autre à faire que d'être témoin intime d'une fusion mère-fille à chaud… Allez, si j'essayais le stylo qui gomme les rides, dix ans de moins d'un coup de crayon… ne rêve pas madame, te laisse pas entourlouper…. Un p'tit coup sur la paupière droite…pour voir… Où est le miroir ? Ah… Eh ! Ça fait une différence quand même… J'ai l'air d'avoir dix ans de moins de ce côté ci… allez le côté gauche maintenant… dix plus dix égalent vingt, vingt ans de moins… Ah ah, si ça pouvait être vrai ! Je vais aller me montrer aux deux inséparables.

- Eh les filles !
Les filles, ce sont Sandrine et sa mère vous l'aurez compris.

- Les filles !

- T'as vu maman ce qu'elle a fait ?

- Qu'est ce qu'elle a fait ?

Bin qu'est ce qu'elle a la Sandrine ? Pourquoi elle prend cet air si ahuri. Je ressemble à rien ou quoi ? Ça a l'air de l'énerver que je rajeunisse.

- Mais regarde maman ! Regarde ses yeux !

Bin oui tiens je fais plus jeune hein et ça vous plaît pas hein ! Ah ah … Vous allez voir de plus près. Alors moi je m'expose fière de l'effet que produit mon stylo magique. La mère s'approche. En deux secondes je lis dans ses yeux comme dans un journal, étonnement, surprise, réflexion, indignation…

- Qu'est ce que t'as fait !

Là je commence à m'interroger sur la santé mentale de la mère et de celle de son clone de fille du même coup. Il se passe quoi au juste dans sa cervelle. La voilà qui m'examine comme une curiosité. Le visage, son visage se ferme,dur comme du granit.

- Qu'est ce que t'as osé faire !

- Mais mais… ça c'est moi qui commence à paniquer un tantinet.

- Sandrine t'as vu, elle a osé, comme elle a pu me faire ça à moi, mais t'es une garce! Je te trimballe dans ma voiture gratos et toi !… Comment t'as pu me faire ça !

- Quoi, quoi, qu'est ce que j'ai fait, j'ai le droit de me passer de l'anti rides comme tout le monde !

Si vous l'aviez vu à ce moment là… j'étais glacée. Qu'est qu'il lui prend ? Elle devient folle ! Mais mais…

- Je vais te le faire payer ingrate !

Et là paf. Elle me colle une gifle magistrale et m'empoigne par les cheveux, me secoue à toute volée. FauT que tu réagisses ma vieille sinon elle va te réduire en charpie. Je me débats, je la repousse d'un coup de genou. Mon bas ! Fichu ! Elle hurle… Bien sûr tout le magasin s'attroupe autour de nous. Eh arrêtez là, aidez moi ! Faites quelque chose vous voyez bien qu'elle est enragée ! Eh ! Vous êtes tous sourds ? Ah les gens quel courage. Pensez deux femmes qui s'étripent dans le plus chic des super du coin. Je me défends pas mal, courage sister tu vas la maîtriser. Mais...

-Sandrine ! Mais viens m'aider Sandrine !

La fille ! Deux contre une ! C'est pas juste ! Une gifle un coup de pied, je bascule, je tombe ! Elle se jettent sur moi. Ça hurle dans le magasin, ça hurle dans ma tête, j'ai mal, mal… mes côtes… mon dos… Aïe ! Je saigne !… Des bras… des bras d'hommes !.. Enfin du secours !

Les vigiles sont arrivés, heureusement. Ils se sont mis à quatre pour me sortir de leurs griffes.

- Mais qu'est ce que je vous ai fait ! Vous êtes des folles !

- T'as vu ce que t'as fait à maman ?

- Qu'est ce que j'ai fait à maman !

- T'as pas honte !

- Eh là messieurs les vigiles ! Pas la peine de me regarder comme ça, j'ai rien fait moi !

- T'as pas honte, tu fais dix ans de moins qu'elle maintenant, t'as pas honte !

Texte, © Joël Carayon




vendredi 15 mai 2015

Colin Colimaçon

Je m'appelle Colin. J'aime la vie quand elle palpite mais je n'aime pas le silence brutal et j'ai peur du vide. Il aspire le bruit et son creux appelle la chute. Rien à quoi se raccrocher et comment savoir où on en est de sa chute sans un haut ni un bas, sans une voix pour alerter, sans une vie pour avertir qu'on la quitte, comment ? Dans mon vide, mon silence, c'est comme ça : est ce que je vis, est ce que je suis dans le néant, comment savoir si rien ni personne autour de moi ne bouge ni ne parle, dans un monde à plat, dans un jour blanc ? Il me faut cette palpitation qui résonne fort, de plus en plus fort, à coups rapprochés, qui tape contre les tempes et parce que ça tape je me dis oui j'ai des tempes, il me faut cette pulsation qui résonne dans ma poitrine et parce que ça résonne, je me dis oui j'ai un cœur là dedans qui fonctionne, il me faut quelque chose qui bouillonne dans les veines, qui brûle aux joues, qui bouillonne et brûle, alors je me dis oui j'ai des veines et des joues aussi, quelque chose de moi vit dans ma prison de chair, sous de multiples couches tissées pour me protéger de vous qui n'êtes jamais là, de vous qui ne me regardez même pas.

Je suis Colin le colimaçon et je vis retranché dans ma coquille que les mauvaises blessures et leurs cicatrices épaississent, parce que j'ai trop souffert, parce que j'ai trop essuyé de peur, parce que j'ai trop entendu de vos cris répétés, de vos disputes l'un contre l'autre, parce que j'ai trop hurlé pour couvrir le tonnerre de vos colères, j'ai trop appelé en vain. Maintenant je ne parle plus et mes yeux sont éteints, j'ai perdu leur éclat dans les larmes que j'ai versées. Oui j'ai pleuré, pleuré jusqu'en avoir les yeux délavés .Vous ne m'écoutiez pas dans votre guerre, papa, maman, vous ne voyiez pas non plus. Pourtant j'étais là si prés, à sentir le souffle de votre violence, jusqu'à aspirer les sales mots que vous vous lanciez au visage. Les mots par dessus les murs, les mots par dessus mes oreilles comme des piqûres dans mon cerveau, les mots de la discorde comme un bourdon de mouches autour de ma bouche. Alors j'ai fermé les yeux, bouché les oreilles, pour ne plus entendre que le souvenir d'une voix maternelle et ses modulations d'avant l'expulsion. Ta voix de maman quand on était heureux tous les deux. Depuis je me fabrique des peaux pour fuir la souffrance lancinante de l'enfant que la tourmente accable. Des peaux que le vent dessèche, qui meurent faute d'une main pour me rassurer. Maman d'avant ma naissance, ta voix lointaine, seulement elle et sa mélodie heureuse dans les recoins de ma coquille.

Aujourd'hui j'ai peur de mon silence intérieur et j'aurai peur tant que les palpitations de mon cœur ne m'auront pas rempli d'une vie faite de bruits, de cris, d'un sang qui frappe violemment ma poitrine. Alors je serai vivant à nouveau. Mon sang me le dira parce qu'il donne sa couleur à mon teint, le brillant d'un soleil vermeil. Mais quand le bruit s'en va, que je m'alourdis d'une cuirasse supplémentaire le vide revient, avec lui la peur, le manque, le froid, la mort.

Je suis Colin Colimaçon. J'ai trouvé un jeu pour me sentir vivre ou revivre, un jeu dangereux : à la vie, à la mort, un jeu qui fait peur à maman mais tant pis. Un jeu que les autres colimaçons aiment me voir jouer, je crois car ils se rassemblent pour y assister, m'observent avec curiosité, m 'applaudissent même quelques fois. Ça me fait du bien, j'entends les claps claps de leurs antennes, je me vois dans leurs yeux, ça me fait chaud partout et je respire dans la peur de maman, dans l'admiration interrogative de mes congénères : vivra ou vivra pas ? Je fascine, j'intrigue et je sens la chaleur en moi qui monte.
Alors je me lance encore une fois, peut-être la dernière. Le défi est là qui sommeille le long d'une longue coulée qui tranche la forêt, lugubrement noire, immense serpent de bitume. Le Passage des Choses de Fer. De temps en temps sans qu'on le devine, le prodige se produit. Le sol tremble. Une bête, une machine, seule ou en troupeau secoue le sol de sa hargne rageuse dans un grognement qui s'amplifie à mesure qu'elle se rapproche pour disparaître dans un tourbillon dévastateur. L'air se comprime et fuit en avant de sa course, l'herbe sur le bas coté se couche et se soumet. Le bolide saigne le paysage d'un éclair de métal au soleil couchant. Après, le goudron exhale l'odeur âcre des imprudents écrasés et des peaux laminées.

Il me faut traverser ce couloir rugissant juste avant le passage du monstre, ni trop tôt sinon ça ne vaut pas, ni trop tard sinon tant pis pour moi. Le salut est là bas sur l'autre berge, ma vie aussi. Je m'avance sur le bord de l'asphalte, et j'attends la vibration. D'abord lointaine, elle chatouille le dessous de mon pied de gastéropode. Elle est douce et légère, inoffensive encore. Je la sens qui forcit, menaçante, je la sens qui me pénètre un peu plus. Alors je glisse, je contracte, relâche tous les petits muscles de mon pied pour avancer aussi vite que le peut un colimaçon. Là bas, tout au fond, il doit y avoir la Chose, je la sens qui vibre en moi de plus en plus fort, la Chose et son emprise sur mon devenir, onde longue qui gronde, fait trembler la route sombre. J’arque boute mon pied, soulève ma coquille, me jette en avant, et je recommence, je tire sur mon pied je tends mon cou, tracte ma coquille. Ça y est, je peux la voir. Elle est sur moi, gigantesque, elle hurle et le sol s'agite de soubresauts de plus en plus rapprochés. La Chose sans regard, indifférente à la vie de Colin se rue sur lui. Trop vite, ça va trop vite! Il ne faut pas que je la regarde, il ne faut pas que je me laisse pétrifier par sa rage maléfique. Avance Colin, contracte ton pied, tire sur ton cou, soulève ta coquille, avance Colin, tire sur ton cou, soulève ta coquille, avance. Elle dévore le goudron – trop vite, ça va trop vite ! – souffle son haleine d'oxyde ( je peux la sentir), elle est là qui pousse un vent morbide, elle est là et je tressaille, je ramasse mon pied et je pousse et je ramasse mon pied et je pousse, mon pied sous moi et je le tends aussi fort que je peux, un glissement de plus – vers la vie, vers la mort ? Mon sang hurle, mon cœur explose, mon cœur, ma vie, ma vie ou ma mort. La voilà, la voilà tout prés, son rugissement, sa course si rapide, son front large à toucher le ciel, plus haut que des milliers de Colin, son ombre qui me tenaille, son odeur qui m'étrangle, ma vie appuyée contre ma mort, je veux vivre ! La voilà, l'est là, l'est là...
Mon cœur... mes poumons, mes tempes qui me brûlent... je suis vivant, maman qui m'appelle, je suis vivant, les autres qui me regardent bouche ouverte, je suis vivant, je suis vivant.

Mais je sais.

Déjà ; déjà le silence, plat le silence, plat le calme. L'absence, le manque, la peur et l'oubli, déjà plus rien, encore plus rien qu'avant, juste sur ma peau le souvenir éteint de ce dernier frisson, lointain. Demain je recommencerai, j'aime tant la vie. 

Texte, © Joël Carayon 

lundi 27 avril 2015

scène maritime

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Elle dandine son croupion à peine recouvert d'une étoffe  et ça fait mater les keums les yeux arrimés à ce bout de tissu négligemment posé sur deux fesses rondes à point et ça fait mater le monde deux jambes longues et leurs cuisses dodues juste ce qu'il faut et ça fait gamberger les mâles et ça fait bomber les torses et ça donne du volume aux braguettes et ça chauffe sous les capots et ça fume dans les cervelles - les vraies, celles qu'ont pas l'habitude de penser et qui supportent mal la pression rien que d'imaginer ce petit cul à l'air, rien que de rêver à la valse maritime des deux jumeaux en sous tif.





diltoo.com

Faudra vidanger sous peu sinon le bouchon va sauter et ça la fait sourire la petite sur ses pilotis, la petite allumeuse qui tangue de la joue bâbord à la joue tribord. Ses hanches se démontent et la tempête approche, faudra qu'elle réduise sa voilure la petite chaloupe, faudra qu'elle décroche son spi sûr, peut-être même qu'elle affale son bout de foc à la ceinture, faudra peut-être qu'elle cramponne le gouvernail et qu'elle louvoie entre les rafales, la petite... 



www.defense.gouv.fr


mais mais les gars de la marine ne sont plus ce qu'il étaient, ils sifflent un tantinet matent matent jusqu'à se faire péter les mirettes mais sont passés à la lessiveuse – essorés les mecs au pompon rouge, ils savent la loi, le harcèlement et les petites voix des supérieurs enflent dans leurs oreilles. 











Tant pis la petite en sera quitte pour une mélodie platonique. Dans son regard la nostalgie de vrais matelots à quai qui sentent fort le tafia et le coup de poing, des aussi fins que du gros sel avec dans la tête un vide océan mais dans le bas cerveau de quoi satisfaire la curiosité d'une jeunette en petite voilure avec un appétit de trois mâts !

Texte, © Joël Carayon