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mardi 11 octobre 2016

Nos mémoires dilatées














Photo de Pip Jaramillo


Nos pieds sur le trottoir claquent et comptent les pas.
Au dessus nos compteurs, chrono-maîtres insomniaques, défalquent nos heures
du crédit de nos vies. 
Sans heurts.

Et nos mains serrées l’une dans l’autre se soutiennent et se souviennent.

Silence.
Silence des hommes.
D’ailleurs il n’y a personne ;
que le vent du Nord vers le sud
et nos talons qui frappent le béton
au rythme de nos saisons.

Je t’aime.
Mais je me tais.
Nous avançons bien droits, nos yeux rivés sur ce point utopié.
Tu sais, ce rêve qui battait dans nos confidences nocturnes,
sans que rien ne nous insurge.

Hier ;
quand nos étreintes se moquaient des années,
discrètement se prenaient pour l’éternité.

Demain nous serons là-bas,
sur ce trait de lumière qui danse sous nos cieux.

Heureux et fiers,
si fiers,
indemnes,
oui, parce que nous aurons duré sans accroc,
sans age,
sans accrochage,
sages images,
lissés,
lavés de toute aspérité.

Toi, ma chérie brune aux yeux trempés d’émeraude
et moi riche de tes caresses de l’aube à l’aube.

C’est écrit dans nos nuits,
c’est écrit dans nos vies,
et forts de nos certitudes
sans efforts,
nous cheminons dans nos habitudes ;
bouche contre bouche,
goulus,
nos espoirs scellés dans un baiser ;
c’est écrit dans notre monde,
ce territoire de nos corps partagés.

Du temps où notre hier était encore projet
et notre présent,
présence sans incidence,
sans consistance,
sans insistance.

Nous, jeunes aimants passés de l’or de notre jeunesse,
à l’âge de l’or dans nos noces,
de l’ivresse des grands espaces sous nos yeux qui les embrassent,
à l’angoisse d’une géographie trop étroite pour nos mémoires dilatées.

samedi 30 juillet 2016

Quantique

wikipedia
Chercher dans la lumière l'enfant indéfiniment replié sur l'instant mis en boucle, bout de vie suspendu dans un éclair. S'aligner sur sa vitesse et traverser l'ampleur des siècles, les yeux rivés sur ce moment jusqu'à l'infini.

Il court dans l'or de son été, ses jambes offertes à la chaleur de juin, sur son front l'éclat d'une goutte de sueur. Son pas se projette dans l'épaisseur du temps, il court sans arrière pensée, embrasse le couchant à l'heure où les heures sont encore des années, la terre de ses pieds un continent à explorer, à l'heure où l'on a peur des passagers nuiteux que le rêve transporte au creux de ses ailes. Il est sourd aux menaces des ans et il va les paupières closes, dépasse les étoiles, ose. Il va, par delà les horloges.

La raison me crie : fini, fini, le temps nous est décompté. Mais l'enfant voyage au gré de son ignorance parmi les comètes endimanchées, les troupeaux d'astéroïdes qui flânent sans berger. Il va, demande où se cache Dieu, aux soleils, aux trous noirs dévoreurs des mondes. Peut-être l'un d'eux a-t-il englouti le président des célicoles ?

Monsieur le Physicien me dit : tous tes bouts de temps errent dans l'air ou le non air sur le dos d'un rai de lumière. Avec eux l'enfant que tu étais, bondit d'image en image. 

Mais moi je voudrais un trajet sans bris, rester intact d'un bout à l'autre de ma vie et m'acheminer ainsi dans la conscience fluide que j'existe tout au long de ce chemin. Me souvenir que je meurs à la fin de l'histoire pour renaître à l'autre bout. 

Ne rien modifier, ni les coups reçus ni les bonheurs endimanchés ? 

Non je voudrais bien retoucher, agrémenter, corriger. A chacun de mes passages effacer le malheur ou l'erreur, garder les rires et les amplifier, me tailler une vie sur mesure et la contempler quand elle se déroule ainsi augmentée d'un trait, d'un sourire, d'une maladie gommée, d'une tragédie congédiée, d'une tristesse débarrassée. Heureux en boucle.

Mais ta conscience n'est pas science me répond monsieur le Physicien. Pas touche aux données sinon… 

sinon ? 

D'autres toi même se mettent dans l'arène et chevauchent ton trait de lumière. 

Plusieurs vies, où ma conscience s'abîme partagée entre mon moi et mon moi prime, encombreraient l'espace temps? Que c'est bon, ne serait ce qu'un moment, de se sentir multiplié, cacophonique et morcelé.

Monsieur le physicien se fâche et me gronde : on n'efface rien, on ne fait que cumuler.
Quel bazar ! Pas touche aux manettes mon garçon ce n'est pas toi le patron.

lundi 2 novembre 2015

La montre

Sur la table, sa montre. Une montre donne l'heure, normalement. Celle ci devrait l'interroger puisque c'est sa fonction...à en croire la rondeur de ses lignes, elle avait non pas un mais une propriétaire... quoique, à la réflexion, elle avait un coté plutôt masculin, fait d'un métal brossé et lisse qui dégageait de la virilité dans l'épaisseur des aiguilles et l'arrondi était un peu trop massif pour une femme peut-être.

Le verre reflétait la lumière du dehors. Il y avait un peu de ciel, de feuillage et l'encoignure d'une fenêtre par où un soleil curieux mais discret se faufilait silencieusement tout en masquant partiellement les aiguilles.

Cette montre reflète le temps qu'il fait et me cache ses heures. En fait cacher n'est peut-être qu'un leurre parce que la coquine devait savoir que la meilleure façon de montrer est de dissimuler avec une légère maladresse feinte pour que l'observateur se rende compte du caractère étrange de la situation. Elle me donnait donc à voir une dimension de son temps sûrement. Il me restait à découvrir sa singularité.

Pourquoi cache-t-elle ses heures, pourquoi voudrait elle que je m'en préoccupe. Qu'est ce qui est à dire et qui ne le peut pas sinon par un détournement de sens : le temps dans son aspect climatique pour me crier le temps qui passe, ce temps qui nous file entre les doigts et que l'on émiette, fractionne sans pouvoir le maîtriser et plus on le découpe pour le retenir et plus il s'échappe à toute vitesse… ce temps qui se doit d'être productif toujours davantage avec la traque de ses moments morts ou qu'on considère comme tel parce qu'un rien s'y passe. Que veut-elle me montrer. Et si je me mettais un peu de biais pour tromper la vigilance de l'apparence, peut-être verrai-je le cœur des choses… un défaut du boitier, une maladie de son métal ?

Il faut que je l'ausculte… à l'oreille son cœur est faible, bat péniblement. Je comprends. Elle est épuisée. Le temps qu'elle compte l'essouffle trop pour qu'elle puisse en indiquer correctement le passage. Son temps ne passe plus que par petits jets compacts, très irrégulièrement. Elle a dû s'épuiser dans des courses folles, courir après les heures. J'entends d'ici la voix du poignet qui la porte : « je suis en retard, mon dieu que je suis en retard ». Il devait l'agiter sans cesse, la harceler continuellement, brusquer son mouvement délicat, sa belle horlogerie. Monsieur Je Suis En Retard a couru pour gagner du temps, parce que le temps c'est de l'argent.

Tiens c'est quoi ça…ce fil à peine visible accroché au bracelet… un duvet bleu gris, effiloché, terni… c'est plutôt bizarre. Il a l'air d'avoir bourlingué pas mal, d'avoir voyagé des jours durant, jour et nuit dans des zones noires comme un four ou un terrier… un duvet… comme un poil de lapin ! Un lapin avec une montre, ça se corse, ça se corse… quel lapin pourrait avoir besoin de lire l'heure… qui lui aurait appris – pas le chasseur bien sûr… quel lapin pourrait avoir besoin de lire l'heure au point de tuer le temps par des courses folles… sûrement pas celui de garenne, non, non il s'agit certainement d'un lapin d'affaire comme un homme d'affaire toujours à comptabiliser le temps irrationnel celui qui ne sert à rien, comprenez qui ne rapporte rien. Et si par malheur sa montre venait à perdre une fraction de seconde ce devait être le licenciement immédiat.

Je ne connais qu'un lapin susceptible de se comporter comme un homme mais celui là avait un gousset et la montre sur la table a un bracelet… mais depuis le temps qu'il dit qu'il est en retard, il a dû en massacrer des montres à gousset et Madame Je Suis En Retard lui aura conseillé une montre bracelet. Celle ci est fatiguée, trop remonté son mécanisme s'est usé, elle est bien vieille la pauvre et que fait-on de la vieillesse dans les affaires… La pauvre …et comme il n'y a pas de cotisations vieillesse chez les horloges...Pauvre petite vieille fragile tes heures sont comptées.

Finalement le mystère s'éclaircit. C'était la montre du lapin d'Alice… oui… d'Alice aux Pays des Merveilles, quel autre lapin pourrait se comporter comme un homme d'affaire ?

mardi 8 septembre 2015

A cause de...

photo nicephore
Les histoires n'en finissent pas quand le passé ne passe pas. Un pas puis un autre le premier dans le second, mais le mouvement bloque. Un pas puis un autre mais toujours le même. Les jambes s'agitent, le corps entier se met en branle, danse l'expression du capitaine. Un pas le second dans le premier, une rengaine. Les bras brassent dans le désordre, les jambes s'affolent et les pas se perdent. Stop, rewind, arrêt sur image, c'est la faute du capitaine qui abandonne son navire pour quelque port où il s'attache.

Un visage, un sourire, des yeux, des lèvres sur un quai, le passé ne passe plus c'est la faute de l'amour avec ses balivernes et ses jérémiades : tu m'aimes, je t'aime pour toujours etc. mais les histoires d'amour ne durent pas toujours. Si l'on vous dit le contraire n'écoutez pas, c'est qu'on vous ment évidemment. Normal, que serait l'amour sans toujours? Alors le temps s'arrête, l'histoire hoquette et le passé se refuse à disparaître. A cause du capitaine que le temps obsède, à cause des marchands de promesses, des ports et des filles à matelots.

A cause à cause ? Après à cause il faudra bien poser un de, de, la préposition puis faire une proposition, le coupable proposé le coupable est, le coupable suit le de, coupable préposé. A cause du capitaine qui a une mauvaise haleine, à cause de l'amour parce qu'il cause toujours, à cause de l'histoire qui bégaye sans fin et du passé que l'on met sur pause quand l'intrigue nous plaît ?

Mais la romance se fait rance, le capitaine tire sa révérence et file à grande bordée. A cause du large, du grand large, l'appel du large : ohé ohé matelot ! Mais le matelot se défile sur les flots. Un capitaine tient son bateau, la mer ni l'amour jamais ne le démontent. La faute au temps qui casse tout évidemment, la faute à ce fichu métier, à la mer qui le prend, l'amour qui reste à quai… Alors bien calé au gouvernail,on rembobine l'histoire on fait et refait son montage. Stop rewind arrêt sur image… et le passé ne passe pas.

mercredi 2 septembre 2015

Un amour de quotidien



Petits plaisirs

Cet or du fond de tes yeux, or fondu au bleu d'un ciel si profond si délicieux, cette symphonie à bec et à plumes par dessus, c'est du beau, du bon, du bonheur, mais…

Cet amour, pour toujours, à jamais, pour la vie, câlins, caresses, cadeaux et tous nos débords heureux; cet amour trace son quotidien, nous emporte sur son chemin. Mais...

Mais la mélodie modelée au fil de nos baisers délie le cœur du corps qu'elle anime, mélodie s'élime, rengaine s'assèche.

Petite aigreur, petite rancœur, petite fadeur, petite humeur, petite tumeur...tu meurs petit bonheur dans le chant d'un fado, do mi fa, do mineur. Et nos gazouillis, roucoulades, reculades s'enchaînent, nous enchaînent, nous gênent, nous irritent, nous tintamarrent, marre de cette volière qui serine, ressasse, rabâche, agace, encolére, tenaille…

ça nous met hors de nous. Hors du beau du bonheur et tu ressens dans la friction de ces heures, dans leur frottement lancinant, l'usure chagrinée de ce qui perle devient lèpre. L'envers de l'endroit, mais…

Mais les petits plaisirs font nos grandes rivières qui font les grands océans qui font les grands débordements et nos petites joies s'engloutissent dans de grandes catastrophes, alors…

Alors une petite colère, une gentille dispute, un mot juste plus haut que les autres, pas trop loin, pas trop fort, ni trop bof ni trop beurk, pas trop... ni trop... juste un peu de sel, un peu d'oxyde, un peu de sable, un grain, un brin de bof, de beurk, un petit cri, petit gris gris qui nous protège de nos peurs ...

un amour de quotidien.

vendredi 3 juillet 2015

Lifting


Nos rides visages de l'âge 
écrivent le relief de nos paysages.
Gommer la trace, des pleurs uniquement.
Polir les marques, assécher l'encre
et s'habiller d'un supplément d'âme.

 















Texte, © Joël Carayon

lundi 23 mars 2015

Au bal des cloches

J'avais la tête ouverte aux quatre vents. Elle y est entrée d'un coup d'ailes et ma maison s'est mise à chanter. J'avais un seul toit au dessus de moi changeant avec le temps. Elle m'a offert sa lumière et j'ai troqué mes étoiles contre son amour. Au soir qui tombe je fermais mes ouvertures, chauffais mon crâne à grande lampée de pinard. Pinard, ah Docteur Pinard. Je me soignais par de larges gorgées d'un acide au goût de vin. Elle m'a nourri de son lait au sein d'albâtre. Je me remplissais d'une épaisseur d'alcool, comme d'autres se calfeutrent chez eux au BBC - à chacun son isolation, elle m'a couvert de sa peau de ciel bleu. J'avalais et je parlais avec mes amis de la beuverie, hommes à tête de chien, perruches au corps de femme, cheveux raidis par la crasse, fardées au noir de leur vie. Elle m'a parlé une langue aux lèvres remplies de miel. Chez nous on boit, on vomit on pisse au même endroit, peu importe tout ça va à l'égout. J'avais la tête à douze degré remplie à exploser, il m'en fallait encore jusqu'à être éponge, sentir le vin et la bière par toutes les pores de ma vilaine peau. Elle a bu ma déprime refermé tous mes lieux de dégoût. On s'est mariés. J'étais heureux comme un prince sur mon nuage bien au-dessus de la rue avec mon ange dans les yeux et sur le cœur. Une éternité de bonheur, cinq années. Faut dire que je suis un autre homme quand j'ai pas bu. Son premier cadeau une belle voiture et dedans son homme au travail s'en allant, fier comme un soleil. Mon premier cadeau le salaire de mon bonheur.

Puis le nuage a faibli. Mon ange aussi. Elle s'est fait un sang d'encre trop longtemps, pour la vie, pour moi, pour ses enfants. L'encre est restée dans son sang. Au début juste une petite dose bleue sur fond rouge, toute petite écriture sous sa peau d'ivoire. Le soir, je rentrais pour la laver, lui faire à manger parce qu 'elle pouvait pas, pour mettre une chanson qu'elle entendait pas parce qu'elle dormait et je l'écoutais pour elle, pour allumer un feu de cheminée qu'elle aimait plus parce qu'elle pouvait plus supporter la chaleur vivante des flammes sur le bois rougeoyant, brûlures rouges et bleues comme son sang. Je l'aimais. Je l'aimais tout le temps. Je l'aimais au quotidien. Je l'aimais quand je lui racontais le ciel au bleu de ses yeux, sur ma vie pour toujours. Je l'aimais dans son sourire attristé. Je la veillais, je caressais sa peau dans son sommeil avec la lune comme compagne et confidente. Peu à peu l'encre a bu tout le sang et le bleu de ses yeux s'est noyé dans ses veines. Alors la rue est revenue de petits verres en petits verres dans notre foyer, au centre de ma vue, la rue et sa veine aux couleurs de sa vie. Elle s'éloignait toujours plus, fréquentait un monde sans moi avec du froid tout autour je crois, revenait de moins en moins de son sommeil. Puis elle n'est jamais plus revenue. Mon ange non plus. Au début un tout petit cancer, une toute petite leucémie, soyeuse et douce qu'elle a chérie, juste un petit animal ronronnant dans son sang qu'elle a nourri et qui boira toute sa vie. Elle est partie et moi un peu avec elle. Maintenant je bois du bleu qui n'est pas de ciel, un sang qui n'est pas le sien. 

Texte, © Joël Carayon 

vendredi 27 février 2015

Grimpe, grince


Dimanche. La gent se répand dans les zones de soleil, la gent sportive s'active au ras des rochers et le grimpeur chauffe ses muscles, expulse ses sons gutturaux, s'agite au bout de sa corde, la gent se concentre dans la voie, la gent se concentre au pied des falaises. Ici l'on mesure son niveau sur une échelle graduée de 1 à 9 complétée d'une lettre a, b, c. 9 l'apothéose  avec son C Champion du Monde, 8 et son appendice ultime, la marche juste avant le domaine des dieux ; 3,4 la caste des Intouchables, 5 le premier barreau digne de ce nom.

Il y a du monde, il y a de la sueur, il y a de l'humeur, il y a ceux qui s'accrochent au rocher avec dans le corps le cri de la crainte, la fesse en arrière et dans l’œil le malheur du novice, le malheur de la copine que son chéri traîne dans l'arène par son corps d'amoureuse, l'italienne qui hurle de,peur en haut de la voie, vilipende son second du bas qui fait la tortue, rentre la tête dans les épaules quand tous les regards amusés se retournent sur lui. Elle est belle ma grimpeuse mais quelle emmerdeuse !

Il y a le demi dieu, sculpté dans le roc, musclé comme un roc, qui fait corps avec le roc, s'affiche et se fiche de tous les novices, les grimpeurs du dimanche, les ringards de la couenne.

Il y a l'expert au plus haut de son art, monsieur 8, monsieur 8a, monsieur 8... aaah la la la le geste, la danse, la prise, le cri, la crise, le vol, l'envol, le crux, la croix, le mono-doigt céleste, le nirvana, l'essence du géko, la grâce de la danse, la chute, la réussite, le cri, les applaudissements ! Merci, merci dit l’œil dans le silence des lèvres.

Et toi le vieux chenu noueux, le grincheux qui grimpe en grinçant, tu trimes dans ton 5b béta, béta- bête, bêta- ringard. « L'Sklad C un sport de djeun ! Te reste le golfe et la canne ». Accroche toi le vioque, prie la prise de peur qu'elle ne se sauve, avance geste après geste, tu t'en fous de la perf, l'important c'est de participer, allez montre lui à ce bourrin que tu grimpes en finesse, qu'à ton âge il sucrera les fraises, montre lui que t'en as rien à faire de l'arrogance du vainqueur, avance, ne te décourage pas, tu l'auras ta croix, tu l'auras ton 5b mon jésus.

Texte, © Joël Carayon












mardi 24 février 2015

Ça ne fait rien

Jeune, j'aimais la nuit
pour ses fastes fastidieux,
j'aimais la nuit et ses néons
qui vous invitent d'un clin d’œil
à venir voir à l'intérieur.

J'aimais la nuit dans ses habits sexy, la nuit qui joue avec les si.

La nuit, ses comédiens, sa comédie,
la nuit et ses voiles d'alcool
sur nos yeux appesantis de rêves,
la nuit, ses jeux de drôles de rôles,
la nuit et ses tragédies
dans les recoins obscurs.

Ça ne fait rien car au petit matin
les ombres s'en retournent en Chine
derrière leurs écrans d'artifice.

Ça ne fait rien car au petit matin
il n'y a plus que des gens de l'ordinaire,
des gens sans l'épaisseur de l’apparat
et ça fait rire le soleil.

Texte, © Joël Carayon

dimanche 22 février 2015

Tu ne veux pas voir le Couchant

Tu ne veux pas voir le Couchant,
tu ne veux pas voir flamber le monde
sur le bord de la nuit,
quand l’œil plonge dans l'océan,
les rouges bleuissent,
le soleil se drape de la sueur des cieux ?

Je préférerais le Levant
qu'il réchauffe de son sang
quand le jour s'éclaire
d'un espoir grandissant.
Quand la vie commence.

Je préfère les promesses d'un jour
au bilan du soir qui sombre.

Texte, © Joël Carayon

samedi 21 février 2015

Vacances éternelles

Les vacances éternelles séjournent en très très hautes cimes, à plus de quatre vingts années.
Elles vivent sur les terres en arrière du jour,
dans le silence noir d'une nuit en majuscules.

mercredi 18 février 2015

Bon anniversaire

Tic tac,

tique tique taque,
tique tique taque,
Petit train de Mô
roule dans la roue de l'an.

Tit train tit train qu'entre en gare,
gare gare au temps
qui coule le long des rails.

Aïe aïe aïe
d'aiguillage en aiguillage
tit train s'anime de nouveaux visages.

Et Tit Loco-Mô-tive
tire tous les wagonnets,
un de plus à chaque année.

Monsieur le contrôleur
de tous nos retours d'âge,
gare !

C ar je veux qu'ensemble
l'on tourne tourne tourne,
très très très longtemps !

mercredi 31 décembre 2014

Délire de nouvel an



Allez c'est parti le toin toin tagada tsoin tsoin de l'an qui vient avec cotillons et trompettes. On joue on crie, on rit de tout, on rit de rien. Allez c'est parti de la valse à l'accordéon en passant par la zoum-baba, la boum badaboum et la fin des séries.
Je danse le 31 décembre ; le 31 des cendres encore chaudes de l'an moribond.
Mais moi je veux descendre rester là encore un petit peu plus. M'en fous des cotillons m'en fous du réveillon m'en fous de la valse et de l'accordéon de la zoumba et de ses flonflons, je veux descendre, m'évader, mes valises où sont mes valises, partir, quitter le train avant la nouvelle année.
Coincer le temps dans son sablier.
Viens viens on va danser on va picoler on va faire la fèteu faites faites faiteu, la fête à l'an qui vient, la fête à l'année dans sa dernière ligne droite, tout prés de l'arrivée tout prés, et prêts pour une nouvelle année. Allez fuyons, courage allons, dansons et chantons y aura du champagne et du disco à flots...
Moi je voudrais voir la mer, je voudrais voir le ciel, je voudrais voir le bonheur accroché à ce nouvel an qui se pointe sans que je le lui ai demandé, celui qu'on attend tous, et moi j'ai pas envie de le saluer.
Coincer le sablier arrêter la fuite des grains de sable arrêter le temps; au voleur, au voleur de grains de sable, arrêtez-le, au voleur d'années, au voleur de jeunesse, au voleur de bonheur. Arrêtez-le arrêtez le temps.
Allez chantons, buvons pour le dernier round, juste avant le KO et puis achevons l'an à coups de champagne et de foie gras et puis ingrats, crions vive le nouvel an, joyeuses fêtes -je vous en prie, faites faites.
Smack sur une joue et smack sur l'autre et je bise-au-phone, sms à tire larigot larirette et je serpentine et je souffle dans la trompette et je te fais coin coin dans l'oreille.
Faut bien rire ! On l'accueille en délire la nouvelle année, à coups de flonflons ou de slam de boum boum ou d'accordéon sur un air de Samba, de Zoumbaoumba, sur un air de fête tout simplement.
Ça jazze dans ma tête ça bulle dans mon verre, je gaze gaze pour un nouvel an. On se gausse, on se gausse ma chérie, je te rebise sur les deux joues, deux, trois ou quatre bisous selon le temps, le lieu, le degré d'alcool dans le sang, bisou bisou.
Mama, mama diou, mama mama griot, zouk Africa, Samba Brasilia, Zoumbabaoumba, Ô cadence, yo qu'ça danse et l'on se donne le bras et l'on farandole en chœur car c'est l'heure, toute neuve, d'une année, à peine entamée, toute lisse encore, pleine d'ivresse et de promesses!


A la bonne heure, à chacun sa bonne heure.

Bonne année !

Texte, © Joël Carayon

dimanche 21 décembre 2014

Les yeux pleins du monde

Enfance. L’océan m’apprend ses merveilles bleues dans les joies de l'été. La nuit j'écoute sa respiration, gigantesque et lointaine. On campe dans les Landes. Ça sent l'iode mélangée à la résine de pin, dans les arbres la musique du vent apaisante et mélodieuse. Nous sommes à Hossegor pour les vacances. Au dessus de nos têtes, un vrombissement de moteurs. Deux avions à hélices passent au-dessus du camping. Ils sont beaux ! 
 
13 ans, même lieu même période. l’adolescent s'éveille. Finis les jeux de gamins ! Bernard, mon âge, enfant de Pau m'accompagne dans mes pérégrinations juvéniles. Comment était-il déjà ? Quelques bribes d'images me reviennent. Marrant que je me souvienne encore de lui. Son allure : sec, de la souplesse dans la démarche, de la vivacité autant qu'il m'en souvienne, de l'espièglerie dans la voix, des cheveux noirs, frisés, bien plus déluré que moi qui sors de ma campagne tarnaise, de mes courses à bicyclette aux gamelles mémorables -et saignantes quelques fois. Il connaît la vie citadine et puis il est ici chez lui. Une amitié de vacances faite pour disparaître avec elles. Je ne le reverrai jamais...
Aujourd'hui, l'air est plus léger que d'habitude et nos yeux remplis d'impatience. Nos voix gambadent, sautent de rires en rires, dans nos têtes un parfum de liberté, dans nos gestes de l'ivresse. Et pour cause, ce soir est un grand soir, le soir d'une grande première ! Les parents ont dit oui pour une sortie cinéma à deux, c'est à dire sans eux ! Nous deux, la ville, les vacances et la douceur nocturne. Un appel résonne, une poussée de vie rageusement gaie, quelque chose joue sa mélodie dans nos corps qui muent. La séance est à 20h30 tout au plus et pour nous ce sera la permission de minuit, vous vous rendez compte ! Les lumières de la nuit, les jeunes en bande dans les rue de la station balnéaire, par couple, main dans la main, les éclats de rires. Les terrasses de café pleines à craquer. 
Nous marchons côte à côte à grandes enjambées. Je bois le trottoir, la vie estivale, la chaleur sur le goudron. Je bois le hâle des filles- tiens c'est nouveau !
Ça respire le neuf justement. Une indéfinissable douceur mêlée d'une appétit pour ces choses d'après l'enfance. Soif de tout. Des saveurs de la jeunesse qui s'ouvre aujourd'hui même. D'un monde regardé, connu certes mais pas encore goûté. Un peu comme une glace juste avant d'y passer la langue autour. Un peu comme la première bière amère dans son ambre dorée. Comme la peau de cette fillette hier innocemment touchée et qu'aujourd'hui j'évite avec dans les yeux, dans l'esprit une autre image plus féminine, plus sensuelle. L'éveil des sens. Le désir méconnaissable, bien caché dans les replis de la mémoire, avec ses gestes gauches, le silence des voix, avec dans la tête un vacarme assourdissant ! Un cœur qui martèle les tempes ! Ça crie, ça hurle là dedans. Et l'on n'entend rien.
Nous allons voir un vieux film César et Marius dans un cinéma sous les étoiles. Voilà le guichet.Bernard : deux tickets s'il vous plaît. Désolé il n'y a plus de places, c'est complet. Nos regards se croisent avec dedans un océan de déception à marée haute : l'opération ciné-première tombe à l'eau. A l'eau ? Non ! Bernard a une idée. La salle de plein air borde la rivière et seule une balustrade de deux mètres environ nous masque l'écran. Viens, me dit-il on va voir le film à l’œil ! A l’œil sous les étoiles ! Mes yeux de petit campagnard n'en croient pas leurs oreilles ! Je suis.
Tout est si nouveau et si inattendu ce soir - et je ne suis pas au bout de mes surprises ! Nous voilà petits délinquants en herbe rôdant autour de la barrière en quête d'un moyen de nous hisser au-dessus. La voix de Marius résonne dans l'air de l'été, le film a commencé. Entre les bois de la dite balustrade il y a des jours . Mais hélas, nous ne sommes pas seuls à tenter notre chance. Ça grouille de resquilleurs de tous âges ici ! Pas de trous libres où poser nos yeux. Mais là devant, aubaine ! un arbre étend ses magnifiques branches par de dessus l'horrible barrière ! Par bonheur elles sont libres ! Vous devinez la suite. Devant nous la salle remplie de ces idiots de spectateurs payants ! Ah la saveur de ces images volées ! Noirs et blancs, Marius face à César, Marius et l'appel de la mer. Dans le port, la sirène grave d'un bateau en partance. Fanny, l'amour, la colère d'un père, le départ du fils à la dérobée. Instant tragique. Ce soir on se comprend Marius. Quelque chose nous rapproche. L'appel ? Je le sens qui bat. Mon large à moi est plutôt vague. Vague dans l'âme.
Instant doublement tragique. Des voix autoritaires en bas de notre nid de pie, surmontées de deux képis bleus-lugubres. Vous deux, descendez... Vos papiers. Ton sec, mines renfrognées. Nos papiers, mes papiers? J'ai pas de papier ! Suivez nous. Nous suivons tout penauds. Surpris mais pas effarouchés, inquiets cependant. C'est ma première arrestation pour vol d'images, port de rêveries illicite. Au poste. Vos noms, âges, adresses. Indifférence du policier qui nous regarde à peine, c'est un peu vexant au fond ce peu de considération. On nous relâche. Demain nous devrons revenir avec nos pères – le pater familias seul habilité à parlementer avec les Autorités.
Retour au camping sans un mot. Juste le poids de nos réflexions muettes sur nos jambes maigres. Juste la mine basse. L'air de fête s'en est allé sur la pointe des pieds. Dans la pénombre des allées, nous marchons au milieu des tentes, des ombres, des rires sous les lampes à gaz. Malgré tout, la brise est légère, la chaleur généreusement conciliante. Le cœur se console, l'été pénètre discrètement le fil de nos pensées.
Arrivée à nos foyers de toile respectifs. Questions. Étonnements. Explications. Rires des pères et des mères. Soulagement des enfants. Demain nous irons ensembles présenter notre carte d'identité. La nuit baissent nos paupières sur des rêves où l'histoire se tricote avec le sourire aux lèvres et là bas tout au fond, les voix, les sourires, les chevelures brunes et les regards en coin. C'est l'Aube.

Texte, © Joël Carayon