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jeudi 8 juin 2017

Nouveau monde

Là- bas vers l’orient
(Photo Xanthe- Sorbet (flickr) )
de nouveaux maîtres se lèvent.
Dans leur regard l’audace de la jeunesse,
demain leur fait de grandes promesses.

Ils campent sur leurs frontières face à face,
crient « nous sommes les nouveaux impétrants »
sur un océan qui n’a plus rien de pacifique,
refoulent vers l’ouest un monde qui s’incline.

Dans l’air, l’eau, sur la terre aussi,
des forces inconnues s’organisent
en troupes de cyclones, de raz de marais, de tsunami.
La menace vient des pôles, gonfle dans la fonte de leur glace.

Moi, à cheval sur les deux époques,
des guerres du passé je garde la trace ;
de l’aube nouvelle, je scrute la levée
au travers d’un regard à peine né.

Impuissant je me tais.
Je ne serai pas écouté, je sais.
Alors je contemple l’enfant et suis inquiet,
je me nourris de sa vitalité, et suis désespéré.

Son jour s’éclaire d’une lumière brisée
traversée d’infra rouge et d’ultra violet
soleil rasant la terre à toute vitesse,
ombres qui s’allongent, démesurées.

Lou je ne suis qu’un témoin désarmé
un grand-père sans sagesse
touché par ton innocente hardiesse.

Ton rire fuse par dessus mes années
et je vis par procuration, craintif et confiant
porté par la force de ton optimisme naissant.

Dans le silence et la fraîcheur de mon âge,
tout prés d’une fin dont j’aperçois la nuit,
grâce à toi, j’ai l’affront d’espérer.













mercredi 27 juillet 2016

Il y a ceux qui se taisent

Il y a ceux qui se taisent, baissent les yeux, vivent dans le silence de leur tristesse, le lendemain se lèvent, se douchent, se regardent dans leur miroir, sourient au monde un peu gris qui se réveille avec eux, dans l'odeur d'une amertume triste ; ils se saluent, se tiennent par la main, se soutiennent d'un regard prolongé, cherchent dans la femme ou l'homme qu'ils croisent, le signe d'un encouragement ; ils marchent avec le souvenir douloureux d'une blessure à cicatriser.

Ils ne parleront de rien, éviteront de revenir sur le drame, d'en retenir la fascination lancinante, s'attacheront religieusement à répéter des gestes quotidiens comme se promener avec le moins d'arrière pensée qu'ils le peuvent, s'aimeront avec un peu plus de force, celle qu'on puise dans la douleur, la crainte. Jamais se disent-ils on ne pourra nous dérouter, jamais on ne pourra nous séparer. La mort n'est rien quand on est juste avec soi même, quand on s'abstient de détourner son regard devant l'étranger.

Ils parlent avec leur voisin de tout et de rien parce que chacun sait que l'essentiel est de briser le silence, ils boivent un café à leur terrasse habituelle parce qu'il faut maintenir à tout prix, le fil ténu et sacré qui nous lient ; ils rient de la blague douteuse d'un collègue à l'humour grossier parce que chacun sait que l'on doit résister, ils vont flâner dans les ruelles d'un jour inondé de lumière ou dans la saveur tiède d'une nuit réparatrice; ils se retournent pour suivre la danse d'une robe légère avec le soleil complice et la dame sourira parce qu'elle sait où vont les regards des jeunes mâles. Comme d'habitude, elle en sera avantageusement outrée. Ils s'ennuieront comme d'habitude, s'émerveilleront comme d'habitude, ils se chamailleront comme d'habitude, se rassembleront dans les fêtes estivales, tendront la main – mais pas l'autre joue, plus que de coutume.

Plus que de coutume, une pesanteur nouvelle en mémoire, dont ils ne peuvent s'alléger.
Et tous ensemble ils couvriront de leur voix, les chants désespérants.


mardi 8 septembre 2015

A cause de...

photo nicephore
Les histoires n'en finissent pas quand le passé ne passe pas. Un pas puis un autre le premier dans le second, mais le mouvement bloque. Un pas puis un autre mais toujours le même. Les jambes s'agitent, le corps entier se met en branle, danse l'expression du capitaine. Un pas le second dans le premier, une rengaine. Les bras brassent dans le désordre, les jambes s'affolent et les pas se perdent. Stop, rewind, arrêt sur image, c'est la faute du capitaine qui abandonne son navire pour quelque port où il s'attache.

Un visage, un sourire, des yeux, des lèvres sur un quai, le passé ne passe plus c'est la faute de l'amour avec ses balivernes et ses jérémiades : tu m'aimes, je t'aime pour toujours etc. mais les histoires d'amour ne durent pas toujours. Si l'on vous dit le contraire n'écoutez pas, c'est qu'on vous ment évidemment. Normal, que serait l'amour sans toujours? Alors le temps s'arrête, l'histoire hoquette et le passé se refuse à disparaître. A cause du capitaine que le temps obsède, à cause des marchands de promesses, des ports et des filles à matelots.

A cause à cause ? Après à cause il faudra bien poser un de, de, la préposition puis faire une proposition, le coupable proposé le coupable est, le coupable suit le de, coupable préposé. A cause du capitaine qui a une mauvaise haleine, à cause de l'amour parce qu'il cause toujours, à cause de l'histoire qui bégaye sans fin et du passé que l'on met sur pause quand l'intrigue nous plaît ?

Mais la romance se fait rance, le capitaine tire sa révérence et file à grande bordée. A cause du large, du grand large, l'appel du large : ohé ohé matelot ! Mais le matelot se défile sur les flots. Un capitaine tient son bateau, la mer ni l'amour jamais ne le démontent. La faute au temps qui casse tout évidemment, la faute à ce fichu métier, à la mer qui le prend, l'amour qui reste à quai… Alors bien calé au gouvernail,on rembobine l'histoire on fait et refait son montage. Stop rewind arrêt sur image… et le passé ne passe pas.

vendredi 15 mai 2015

Colin Colimaçon

Je m'appelle Colin. J'aime la vie quand elle palpite mais je n'aime pas le silence brutal et j'ai peur du vide. Il aspire le bruit et son creux appelle la chute. Rien à quoi se raccrocher et comment savoir où on en est de sa chute sans un haut ni un bas, sans une voix pour alerter, sans une vie pour avertir qu'on la quitte, comment ? Dans mon vide, mon silence, c'est comme ça : est ce que je vis, est ce que je suis dans le néant, comment savoir si rien ni personne autour de moi ne bouge ni ne parle, dans un monde à plat, dans un jour blanc ? Il me faut cette palpitation qui résonne fort, de plus en plus fort, à coups rapprochés, qui tape contre les tempes et parce que ça tape je me dis oui j'ai des tempes, il me faut cette pulsation qui résonne dans ma poitrine et parce que ça résonne, je me dis oui j'ai un cœur là dedans qui fonctionne, il me faut quelque chose qui bouillonne dans les veines, qui brûle aux joues, qui bouillonne et brûle, alors je me dis oui j'ai des veines et des joues aussi, quelque chose de moi vit dans ma prison de chair, sous de multiples couches tissées pour me protéger de vous qui n'êtes jamais là, de vous qui ne me regardez même pas.

Je suis Colin le colimaçon et je vis retranché dans ma coquille que les mauvaises blessures et leurs cicatrices épaississent, parce que j'ai trop souffert, parce que j'ai trop essuyé de peur, parce que j'ai trop entendu de vos cris répétés, de vos disputes l'un contre l'autre, parce que j'ai trop hurlé pour couvrir le tonnerre de vos colères, j'ai trop appelé en vain. Maintenant je ne parle plus et mes yeux sont éteints, j'ai perdu leur éclat dans les larmes que j'ai versées. Oui j'ai pleuré, pleuré jusqu'en avoir les yeux délavés .Vous ne m'écoutiez pas dans votre guerre, papa, maman, vous ne voyiez pas non plus. Pourtant j'étais là si prés, à sentir le souffle de votre violence, jusqu'à aspirer les sales mots que vous vous lanciez au visage. Les mots par dessus les murs, les mots par dessus mes oreilles comme des piqûres dans mon cerveau, les mots de la discorde comme un bourdon de mouches autour de ma bouche. Alors j'ai fermé les yeux, bouché les oreilles, pour ne plus entendre que le souvenir d'une voix maternelle et ses modulations d'avant l'expulsion. Ta voix de maman quand on était heureux tous les deux. Depuis je me fabrique des peaux pour fuir la souffrance lancinante de l'enfant que la tourmente accable. Des peaux que le vent dessèche, qui meurent faute d'une main pour me rassurer. Maman d'avant ma naissance, ta voix lointaine, seulement elle et sa mélodie heureuse dans les recoins de ma coquille.

Aujourd'hui j'ai peur de mon silence intérieur et j'aurai peur tant que les palpitations de mon cœur ne m'auront pas rempli d'une vie faite de bruits, de cris, d'un sang qui frappe violemment ma poitrine. Alors je serai vivant à nouveau. Mon sang me le dira parce qu'il donne sa couleur à mon teint, le brillant d'un soleil vermeil. Mais quand le bruit s'en va, que je m'alourdis d'une cuirasse supplémentaire le vide revient, avec lui la peur, le manque, le froid, la mort.

Je suis Colin Colimaçon. J'ai trouvé un jeu pour me sentir vivre ou revivre, un jeu dangereux : à la vie, à la mort, un jeu qui fait peur à maman mais tant pis. Un jeu que les autres colimaçons aiment me voir jouer, je crois car ils se rassemblent pour y assister, m'observent avec curiosité, m 'applaudissent même quelques fois. Ça me fait du bien, j'entends les claps claps de leurs antennes, je me vois dans leurs yeux, ça me fait chaud partout et je respire dans la peur de maman, dans l'admiration interrogative de mes congénères : vivra ou vivra pas ? Je fascine, j'intrigue et je sens la chaleur en moi qui monte.
Alors je me lance encore une fois, peut-être la dernière. Le défi est là qui sommeille le long d'une longue coulée qui tranche la forêt, lugubrement noire, immense serpent de bitume. Le Passage des Choses de Fer. De temps en temps sans qu'on le devine, le prodige se produit. Le sol tremble. Une bête, une machine, seule ou en troupeau secoue le sol de sa hargne rageuse dans un grognement qui s'amplifie à mesure qu'elle se rapproche pour disparaître dans un tourbillon dévastateur. L'air se comprime et fuit en avant de sa course, l'herbe sur le bas coté se couche et se soumet. Le bolide saigne le paysage d'un éclair de métal au soleil couchant. Après, le goudron exhale l'odeur âcre des imprudents écrasés et des peaux laminées.

Il me faut traverser ce couloir rugissant juste avant le passage du monstre, ni trop tôt sinon ça ne vaut pas, ni trop tard sinon tant pis pour moi. Le salut est là bas sur l'autre berge, ma vie aussi. Je m'avance sur le bord de l'asphalte, et j'attends la vibration. D'abord lointaine, elle chatouille le dessous de mon pied de gastéropode. Elle est douce et légère, inoffensive encore. Je la sens qui forcit, menaçante, je la sens qui me pénètre un peu plus. Alors je glisse, je contracte, relâche tous les petits muscles de mon pied pour avancer aussi vite que le peut un colimaçon. Là bas, tout au fond, il doit y avoir la Chose, je la sens qui vibre en moi de plus en plus fort, la Chose et son emprise sur mon devenir, onde longue qui gronde, fait trembler la route sombre. J’arque boute mon pied, soulève ma coquille, me jette en avant, et je recommence, je tire sur mon pied je tends mon cou, tracte ma coquille. Ça y est, je peux la voir. Elle est sur moi, gigantesque, elle hurle et le sol s'agite de soubresauts de plus en plus rapprochés. La Chose sans regard, indifférente à la vie de Colin se rue sur lui. Trop vite, ça va trop vite! Il ne faut pas que je la regarde, il ne faut pas que je me laisse pétrifier par sa rage maléfique. Avance Colin, contracte ton pied, tire sur ton cou, soulève ta coquille, avance Colin, tire sur ton cou, soulève ta coquille, avance. Elle dévore le goudron – trop vite, ça va trop vite ! – souffle son haleine d'oxyde ( je peux la sentir), elle est là qui pousse un vent morbide, elle est là et je tressaille, je ramasse mon pied et je pousse et je ramasse mon pied et je pousse, mon pied sous moi et je le tends aussi fort que je peux, un glissement de plus – vers la vie, vers la mort ? Mon sang hurle, mon cœur explose, mon cœur, ma vie, ma vie ou ma mort. La voilà, la voilà tout prés, son rugissement, sa course si rapide, son front large à toucher le ciel, plus haut que des milliers de Colin, son ombre qui me tenaille, son odeur qui m'étrangle, ma vie appuyée contre ma mort, je veux vivre ! La voilà, l'est là, l'est là...
Mon cœur... mes poumons, mes tempes qui me brûlent... je suis vivant, maman qui m'appelle, je suis vivant, les autres qui me regardent bouche ouverte, je suis vivant, je suis vivant.

Mais je sais.

Déjà ; déjà le silence, plat le silence, plat le calme. L'absence, le manque, la peur et l'oubli, déjà plus rien, encore plus rien qu'avant, juste sur ma peau le souvenir éteint de ce dernier frisson, lointain. Demain je recommencerai, j'aime tant la vie. 

Texte, © Joël Carayon 

lundi 6 avril 2015

P'tit gars

- Le ciel était noir devant mes yeux, trop noir. Et vivre assis sur un trottoir froid, froid de la manche, froid des passants, froid des regards qui se ferment comme des portes de prison, c'est pas vivre !
Avant j'étais maçon, artisan maçon mais ma petite entreprise, mon bébé a fait faillite. J'ai tout perdu et beaucoup de moi s'en est allé à la dérive.
De glissades en glissades, de porches en perrons, d'années en années, de petits boulots en petits boulots, la peau s'endurcit mais à l'intérieur la mémoire pleure la vie perdue. Et me voilà sur le rebord de ce pont, vagabond moribond. En dessous de moi le noir comme en dessus. Le noir de l'eau sous le pont où coule le froid de mon reflet.

Je me suis dit :

-A quoi bon , un pas tu sautes et c'est fini ! A quoi bon vivre sans personne à aimer ni à qui penser, à quoi bon si c'est juste pour mendier… et si je meurs qui me regrettera. Je laisse rien derrière moi. Allez.

J'étais prêt pour le dernier round quand ce « P'tit gars » s'est amené…

L'habitant du quartier :

- Je le vois tous les jours devant la porte de mon immeuble quand je rentre ou je sors, qu'il pleuve ou qu'il vente. Avant il était tout seul et maintenant avec son « p'tit gars » comme il dit. Ah ça l'a bien changé cette rencontre, il a tout le temps le sourire c'est à peine croyable, et toujours poli avec ça, même si les passants sont pas sympas.

Un jour je sais pas pourquoi, j'ai pris ma journée et je suis allé le voir. Je devais faire quelque chose, impérativement. Je l'ai trouvé au même endroit avec son petit carton posé devant lui : « 1 pièce ou quelque chose à manger pour tous les deux s'il vous plaît ». C'était un jour glacial. Ils se réchauffaient l'un contre l'autre, les yeux remplis d'une affection profonde et presque désespérée. Je lui ai demandé : on peut se parler ?...

Ce qu'en dit « P'tit gars » (autant qu'on puisse l'imaginer) :

- Il était là sur le rebord du pont. Dans son odeur j'ai flairé l'envie d'en finir. Alors j'ai fait ce que nous autres les errants savons faire. Je l'ai attrapé par son pantalon et l'ai tiré en arrière pour qu'il perde l'équilibre et saute, mais du bon coté de la vie. C'est ce qu'il a fait. Ses yeux m'ont dit merci, sa main m'a offert son dernier cookie. Depuis on ne se quitte plus. Deux à la rue, deux sans collier, deux pour se faire chaud au corps et au cœur. On dort l'un contre l'autre, serrés jusqu'à mêler nos souffles, mélanger nos odeurs, jusqu'à nous sentir un. Il faut bien ça, les nuits sont brutales ici...

L'habitant :
- Je lui ai demandé :"On peut se parler ?" Il m'a regardé avec dans le regard l'interrogation méfiante de celui qui sait ce que vaut autrui mais qui se donne le droit d'être agréablement surpris.

- Oui, bien sûr on peut se parler mais pourquoi. Au mieux je suis quelconque au pire dérangeant sale et même dangereux. T'as pas peur ? Tu veux peut-être redorer ton auréole de bon chrétien, t'alléger du poids d'une petite culpabilité bien gênante qui traîne sur ta conscience toute propre, bien repassée. Et ce foutu SDF en bas de chez toi ça fait sale. C'est pas beau la pauvreté, la misère hein ?

-Il m'a dit tout ça dans un léger sourire et j'ai répondu : Non, non enfin c'est pas tout à fait faux non plus je suppose mais c'est pas le vrai motif. Vous êtes là tous les deux et vous avez l'air heureux, dans vos yeux l'image d'une belle satisfaction, dans vos corps une sorte de plénitude quand moi je m'en vais le matin dans la grisaille, l'oeil morose et la bouche amère. J'ai mon petit chez moi, mes amis, une petite vie bien réglée, confortable, douce, sans surprise. Je sais où je dormirai, ce que je mangerai, je sais qui viendra me voir. Vous sans bride sur le cou avec l'inquiétude de l'heure qui vient, du soir, de la nuit, du qu'est ce qu'on va manger, quelle soupe populaire, que sais-je encore, moi habillé d'un beau collier avec sa laisse en cuir douillet. Enfin le cliché quoi ! Mais surtout l'affection, l'amour dans vos yeux. Je suis jaloux de ça.

-Bla bla bla, bla bla bla. Le clochard céleste et les poches crevées puis la liberté toute belle, nue dans nos bras d'hommes libres. J'ai pas choisi la rue. Elle m'a pris un point c'est tout, elle m'a recueilli et elle me tient avec rudesse. Elle m'enserre et c'est elle qui couche avec moi sur le trottoir, pas les étoiles. Enfin qui couchait je devrais dire. Pa'c'que ç'a bien changé quand même avec « P'tit gars ». Un jour que j'étais plus bas que les autres jours dans mes chaussettes, je me suis mis debout sur le parapet de ce pont au milieu des gens qui passent mais qui ne voient rien de la vie des autres et ne veulent rien en voir. J'ai regardé l'eau qui coule sans rien voir elle aussi, il y avait au fond mon reflet qui filait dans le courant. A quoi bon je me suis dit et j'ai failli sauter mais ce « p'tit gars » s'est mis à aboyer puis m'a attrapé par le bas du pantalon et m'a tiré vers lui du coté de la vie. Depuis on ne se quitte plus et on ne se quittera jamais. Et je sais que son désespoir ajouté à mon désespoir ça fait pas un énorme désespoir mais un peu de chaleur même quand il fait froid, un peu de bonheur même quand il fait un grand malheur dans nos vies. Et à tous les deux on est presque heureux mais presque seulement. Un bonheur dur comme du béton, cruel comme un trottoir, violent comme la rue. Un bonheur de SDF court et sans lendemain peut-être.

Je sais pas ce qui m'a pris – la conscience sûrement, l'émotion, la culpabilité, le partage qui sait : il y a aussi des motifs nobles, j'ai pris un bout de papier au fond de mon sac, cherché un stylo, un stylo à l'époque du portable... où j'ai bien pu fourrer ce bic... et y en a du barda là dedans. Pas là, pas là ni là non plus … ah c'est pas trop tôt !
J'ai écrit mon nom et mon téléphone sur le bout de papier, je l'ai plié en quatre et l'ai glissé sous le collier du « P'tit gars » en disant à son compagnon humain.

- S'il t'arrive quelque chose, je m'occuperai bien de lui, promis.


 Texte, © Joël Carayon


lundi 30 mars 2015

Ombre

Il est 4 heures et la ville est en sommeil profond. Une piste de danse vide pleure sa musique avec autour, dans l’ombre des lumières nocturnes, quelques fantômes prisonniers de l’alcool ou d’autres matières oniriques. Une ombre tangue encore entre piste et bar. Hésitante. Elle s’avance, chavire, se redresse puis tangue à nouveau. Entre fantômes et soûlards, elle s’avance et danse quelque part dans son esprit océan. Elle parle avec des absents que la musique appelle autour d’elle. Elle lutte matelot abandonné à la tempête de ses souvenirs. Puis la musique s’arrête. La lumière la confond. Ses yeux l’ont trahi et les têtes tout à l’heure fantomatiques la dévisagent. Vedette bien malgré elle, elle fuit, esquive les regards et se réfugie dans les espaces ombrés des boxes.

Elle a traversé le champ de ma conscience, interpellé mon regard, questionné ma pensée. Qui est- elle ? Quel âge a-t- elle ? Brune. Enroulée dans une veste de laine usée sur le comptoir des bars. Elle déglutit quelques phrases accompagnées de gestes lourds. Prend à témoin un siège où quelque épave vient de couler après la dernière tournée. Sa voix rouillée par le passage répété des alcools les plus forts fait surface dans les silences musicaux. D’où vient-elle? Enfant de nulle part. Quel est son chemin ? Quelle vie poursuit-elle? Ses cheveux un instant repoussés en arrière découvrent un visage d’une blancheur extrême et la lumière jaune malade de cet endroit sans nom révèle le texte de ses souffrances écrit à même la peau. 

Texte, © Joël Carayon




 

lundi 19 janvier 2015

Espoir


Des notes gouttes à gouttes, partition de ce matin, matin d'hiver. Pluie de gris et de chagrin.

Des notes gouttes à gouttes s'engrossent puis tombent de feuilles en feuilles.

Entre elles le silence, le silence du froid, du froid immobile. 
 
Des notes gouttes à gouttes s'égouttent.

La pluie grève l'espoir, l'espoir notes après notes perle de nos vies et la vie que le désir déserte s'affaiblit gouttes après gouttes.

Et la boucle s'enroule petite coquille vide, colimaçonne dans son gris ni de jour ni de nuit.

La vie étale s'affale sur son étal de nuages fades,

goutte à goutte pluie de gris et d'argent ruisselle en ce matin, matin d'hiver,
mélodie de cristal humide où nos yeux se vident de leur plainte,

Notes et gouttes unies dans la profondeur d'une symphonie où je me perds,
un très bref moment livré au respir d'une infinie profondeur d'où j'entends battre, lointain et sourd, le rythme de toute chose.

La lumière en jets épars gagne sur l'ombre et la grisaille, l'argent du deuil embelli de l'or d'un jour meilleur.

mercredi 7 janvier 2015

La vie est belle


Cet arbre échoué sur notre plage avec ses branches tordues comme la misère du monde c'est pas bon pour nos enfants, cette mer sans cesse à recommencer vague après vague pas foutue de déferler sans danger, enlève moi tout ça,

il y a aussi du beurre dans tes épinards, du lait dans ton café, du malheur dans ton bonheur, enlève moi tout ça,

Il y a des gens louches, embêtants et sales avec leurs chiens jaunes ou noirs qui grognent, aboient et chient partout où je pose mon pied, avec des accents étrangers, des cheveux en crête  raides à tailler les murs, enlève moi tout ça,

des oiseaux qui bombardent nos rues de leur fiente repoussante, ce satané papy boum plein de rides et de trous de mémoire qui touche sa pension sans sourciller pendant que je galère dans mon chômage, enlève moi tout ça,

des jeunes et des smartphones qui se facebookent, se twittent, hashtaguent même en dehors du printemps, qui dansent rient boivent, se tuent et ça dérange après vingt deux heures puis y a moi qui crie je t'aime parce qu'à notre âge on entend très mal, enlève moi tout ça,

Puis il y a la vie – tiens qui bouge et nous ennuie, la vie qui bout bouillonne et fait trop de bruit, ça tonne ça détonne ça entonne tous les chants des quat'saisons.

La vie qui me dit surtout ne touche à rien car tout me va, une fleur dans un arbre mort, un enfant au bras de son grand papa, 

la vie qui pue ou qui sent bon mais ne sent pas l'alcool ni le javel, ni le parfum de chez Dior ou d'ailleurs. 

Y a la vie et c'est dangereux parce qu'elle peut nous claquer entre les doigts.
  
Texte, © Joël Carayon 
Photo : affiche du film du même nom.

 

 



mardi 6 janvier 2015

Enigme

D'abord le regard s'enthousiasme des couleurs et des volumes -or et argent en fusion, puis suit le chemin d'un ciel à vif à l'aplomb de l'eau. Vient ensuite l'énigme posée par l'immensité de ce qu'embrassent les yeux, le mystère immobile des rouges flamboyants dans la froideur de l'étain. Obsédante question de l'être. Qui voit, s’émerveille ou se tait, pense celui qui contemple l'écho, l'éclair réfléchi du miroir de l'eau vers le ciel à son image. Le vertige d'un abîme où je pose un quelque part pour échapper à la folie.

Texte et photo : © Joël Carayon

lundi 15 décembre 2014

Une simple pression suffit.



Je suis faite d'un ventre pour recevoir et donner la vie. Entre mes hanches et ma taille la matrice des hommes aujourd'hui et demain encore. Je suis fière. En moi la trace de l'univers et sa vibration plus forte que les battements de mon cœur, une connexion avec un tout que je ne connais pas mais j'en suis sûre la plénitude accompagne ma gestation. Je sens le murmure de la vie qui grandit.

Dans ma main aujourd'hui et contre mon épaule à fleur de joue – noire ou kaki pour l'homme, rose pour moi, l'arme de combat. J'ai peur je tremble, mon index se glisse sur la détente se fige je ne peux pas. Mais j'ai envie. Pourquoi. J'ai la vie dans mon ventre en puissance et la puissance de la mort contre mon épaule contre ma joue, contre mon ventre contre la vie la vie contre la mort doucement câline, mais j'ai envie et la vie me tire vers la mort mais je ne tire pas, mon ventre se crispe mon doigt se fige, je ne peux pas.

Ma joue à fleur de la crosse ma joue contre la joue de mon bébé. Je lui donnerai mon sein je lui donnerai la vie je le nourrirai je le chérirai il grandira contre ma chair, je donnerai. J'ai peur je tremble mon doigt sur la détente mon doigt sur sa lèvre  mon regard débordant d'amour mes yeux dans ses yeux, le silence des mots mon œil dans le viseur la balle dans le canon le doigt sur la détente la mort au bout. Pour l'instant je vise, pour l'instant je tire pour le fun pour l'ivresse du jeu pour la palpitation du cœur, la mort rôde et je m'habitue au bruit sec que j'imagine sans l'avoir encore jamais ressenti .

Mon index sur la détente, la crosse logée au creux de l'épaule. La détente. Une simple pression. Oublier une fraction de fraction de seconde, débrancher, faire taire la mère ; une simple pression, il n'y aura pas de résistance, la gâchette est douce obéissante , elle frémit sous mon index, se love dans son creux, se blottit comme un enfant qui cherche la chaleur de la main de sa mère, il n'y aura pas de résistance, pas d'aspérité où l'esprit puisse s'écorcher, le doigt glisse sur le métal, le coup, le claquement sec, la cible de carton, l'odeur de poudre, la chaleur acide du métal Newtown. Vingt enfants de CP gisant.

Je donne la vie, je donne mon sang je donne mon ventre, je donne ma chair, je donne mon amour je donne mon temps je donne mon sein je donne ma chaleur je donne mon cœur, je donne la mort le bruit sec la douceur de la détente, la délicatesse du recul vertige de la puissance, je donne la mort je donne la vie je donne.

Mon premier tir, mon premier amour mon premier baiser, mon premier bébé, ma première fois, toute première fois, mon premier tir ; je pourrai donner la mort aussi.

La loi des armes. ARTE











Texte, © Joël Carayon

samedi 6 décembre 2014

Je suis là

L'enfant questionnera.
Le père répondra 
par sa main offerte
et la vigueur de son âme.


L'enfant lui sourira.

Calme il regardera
son jour se lever
dans les yeux qui le protègent,
l'aube dans le soleil à son zénith,
le soleil dans son crépuscule.

Et l'homme tristement dira
au père qui s'en va
-je suis là.

jeudi 4 décembre 2014

Crépuscule

je navigue vers toi, les voiles gonflées d’un ultime espoir
rêve secrètement lové aux confins de l’esprit
Avec au centre du regard cette lumière intérieure,
au fond de la gorge ce cri retenu d’une symphonie sans orchestre.


Et la route se referme sur moi.


Quelles ailes pour s’arracher d’un monde à l’agonie?
Quels enthousiasmes pour de nouveaux marins.
Quelle sagesse pour l’enfant à naitre ?


Je tends mes mains polies par l’âge vers toi
ma lumière si vive !
Avec aux doigts, l’amour que je te porte,
les mots que je ne saurai jamais dire,
les larmes que je verserai
lorsque le temps sera venu.
Au doigt aussi,
l’offrande d’une mélodie enfin composée. 




















Texte, © Joël Carayon