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mercredi 2 décembre 2015

J'aurais voulu

J'aurais voulu... à ce temps de nos conjugaisons peine perdue, le regret ma chère envahit la trajectoire de nos regards et si mon sourire adoucit le plis des ans pour quelques moments, je te le dois. 

J'aurais voulu... ma volonté s'abandonne au dépit, à la résignation.

A ce temps de nos conjugaisons les mots s'enchaînent dans la douleur d'un tango et nos pas s'emboîtent dans son corps à corps fiévreux. Dans la mie ombre ma chère nos lèvres rouges s’entrouvrent puis s'enveloppent d'une ardeur charnelle pressées les unes contre les autres à la chaleur d'un rock’n’roll et nos yeux s'endiablent d'un tempo à fleur de peau. 

J'aurais voulu connaître le tabou, transgresser les nuits d'un saint germain enterré, sentir le vent de ta robe dans une de ces pirouettes qui découvrent si haut les jambes, si haut à la Doisneau, noir sur blanc fumé et saxo sexy dans cette cave de Boris à Miles Davis. 

A ce temps de nos conjugaisons. 

Et puis nous serions allés au café de Flore chanter l'existentialisme sauvage ou l'absurde solitaire au rythme de nos verres.

J'aurais et toi voulu à deux droit dans les yeux...j'aurais et toi soupiré conjugué caressé, voulu nous embraser d'un feu particulier nourri de nos espoirs car il faut bien rêver pour persister.

Nous conjuguer à l'inconditionnel par tous les temps, nous vivre sans couleur, en nuance de gris. 

J'aurais voulu suspendre ce vol aux ailes meurtrières dans ce présent où se déclinent guerre et religion.

J'aurais dans cette ville aux siècles des lumières voulu y croiser Rousseau ou bien Voltaire.

mardi 3 novembre 2015

La petite Suédoise

Les gens heureux sont silencieux, passent dans nos vies à pas de loup. Ils laissent au dessus de nos yeux un grand panache bleu qui traverse nos cieux. C'est la comète des gens heureux. Et tu sautes et tu lèves le bras comme l'enfant d'autrefois sur son cheval de bois.

Les gens heureux n'ont pas d'histoire, les gens heureux ne font pas d'histoires, les gens heureux ne font pas l'Histoire à coup de hache majuscule. C'est parce qu'on aime la guerre, le roulement du tonnerre, les grands débordements de colère.

Ça nous réconforte à nous les sans amour.

C'est parce qu'on aime les chose saignantes, les grands attachements qui nous collent au cœur comme un caramel mou s'agglutine à nos dents. Nous sommes si loin dans nos déserts de guerre, nos désirs de guerre, si loin de cette comète dont on ne voit que le bout du bout de la queue.

Les gens heureux ont une histoire avec une hache en minuscule. C'est pour tailler le bonheur en allumettes, en faire des boîtes que l'on donne aux petites suédoises, dans les rues froides, la nuit de notre grande fête, les rues froides des petites suédoises, le bonheur en boîte, boîtes d'amulettes pleine de lumière, pour nos petites suédoises qui s'appellent toutes Lucie, les jours sans lumière de Suède ou d'ailleurs.

Lucie aimait les allumettes qui crachent un instant de bonheur dans la flamme qui la brûle. Lucie a craqué toutes ses amulettes. Elle brûle maintenant dans une boîte de bois blanc. Lucy on the sky with diamonds.

Et les gens heureux demeurent silencieux et passent toujours dans nos vies à pas de loup.

mardi 2 juin 2015

Fatalement

Je ne m'appelle pas Ulysse mais je viens de pays voisins animé du désir profond de trouver une nouvelle terre pour les miens. Je navigue sur les mêmes routes que lui à quelques siècles d'intervalles. Il cherchait sa Pénélope et son Ithaque moi je quitte ce que j'aimais, ma ville, ma musique, mes parents poussé par l'avancée des sanguinaires et si je traverse le flot de tous les dangers derrière mes guides que la vie humaine indiffère c'est pour m'arrêter auprès de toi vieille Europe que tu le veuilles ou non. Tu n'as pas plus le choix que moi.

Que la mer nous porte ou nous engloutisse nous viendrons. Et si tu nous repousses nous repasserons. Nous naviguons dans les cales et sur les ponts de vieux cercueils en métal rouillés nous sommes des centaines à chaque traversée dans les yeux la crainte et l'espoir. Fatalement nous venons dans vos villes dans vos rues sur vos yeux posés comme des mendiants fatalement nous nous déversons de vagues en vagues, écume blanche et rouge à la fois, fatalement nous nous mélangerons à vous fatalement, fatalement.

mardi 7 avril 2015

Sourire

Poème de Jean Gelbseiden
 
C’est une pauv’ âme presque nue
dans l’quartier du coin d’la rue
au regard près d’ l’ hébétude
affaissée sur sa solitude.

Tout près d’elle une bouteille
dernier compagnon d’chaleur
qu’elle serre jalouse contre son cœur
à l’abri des passants sans oreilles

Et sans plus d’yeux d’ailleurs
pour conjurer l’malheur
de cette exclue d’la première heure

Elle a quasi plus faim
cette pauvresse
qu’aucune parole ne berce

Elle a quasi plus d’dents
dont elle puisse mordre
le monde qui passe indifférent

Elle a quasi plus d’seins
plus d’rêves de mère…
donner son lait quand on a rien ?

Elle n’a plus d’gants
ni plus d’chaussures
et plus d’ses doigts que des eng’lures

Enfin pus rien qui soit du jour ;
elle ne vit plus que dans l’espoir
d’un passant qui daigne la voir
avec aux lèvres un mot d’amour
avec au cœur du réconfort
qui l’aide à s’batt’ contre la mort

Sans doute alors qu’ du chaud l’envahirait
et qu’ l’appétit lui r’viendrait…
que sur sa bouche édentée
ses lèvres s’entr’ouvriraient
pour nous faire voir qu’il y a bien pire
que d’avoir enfin envie d’sourire


lundi 6 avril 2015

P'tit gars

- Le ciel était noir devant mes yeux, trop noir. Et vivre assis sur un trottoir froid, froid de la manche, froid des passants, froid des regards qui se ferment comme des portes de prison, c'est pas vivre !
Avant j'étais maçon, artisan maçon mais ma petite entreprise, mon bébé a fait faillite. J'ai tout perdu et beaucoup de moi s'en est allé à la dérive.
De glissades en glissades, de porches en perrons, d'années en années, de petits boulots en petits boulots, la peau s'endurcit mais à l'intérieur la mémoire pleure la vie perdue. Et me voilà sur le rebord de ce pont, vagabond moribond. En dessous de moi le noir comme en dessus. Le noir de l'eau sous le pont où coule le froid de mon reflet.

Je me suis dit :

-A quoi bon , un pas tu sautes et c'est fini ! A quoi bon vivre sans personne à aimer ni à qui penser, à quoi bon si c'est juste pour mendier… et si je meurs qui me regrettera. Je laisse rien derrière moi. Allez.

J'étais prêt pour le dernier round quand ce « P'tit gars » s'est amené…

L'habitant du quartier :

- Je le vois tous les jours devant la porte de mon immeuble quand je rentre ou je sors, qu'il pleuve ou qu'il vente. Avant il était tout seul et maintenant avec son « p'tit gars » comme il dit. Ah ça l'a bien changé cette rencontre, il a tout le temps le sourire c'est à peine croyable, et toujours poli avec ça, même si les passants sont pas sympas.

Un jour je sais pas pourquoi, j'ai pris ma journée et je suis allé le voir. Je devais faire quelque chose, impérativement. Je l'ai trouvé au même endroit avec son petit carton posé devant lui : « 1 pièce ou quelque chose à manger pour tous les deux s'il vous plaît ». C'était un jour glacial. Ils se réchauffaient l'un contre l'autre, les yeux remplis d'une affection profonde et presque désespérée. Je lui ai demandé : on peut se parler ?...

Ce qu'en dit « P'tit gars » (autant qu'on puisse l'imaginer) :

- Il était là sur le rebord du pont. Dans son odeur j'ai flairé l'envie d'en finir. Alors j'ai fait ce que nous autres les errants savons faire. Je l'ai attrapé par son pantalon et l'ai tiré en arrière pour qu'il perde l'équilibre et saute, mais du bon coté de la vie. C'est ce qu'il a fait. Ses yeux m'ont dit merci, sa main m'a offert son dernier cookie. Depuis on ne se quitte plus. Deux à la rue, deux sans collier, deux pour se faire chaud au corps et au cœur. On dort l'un contre l'autre, serrés jusqu'à mêler nos souffles, mélanger nos odeurs, jusqu'à nous sentir un. Il faut bien ça, les nuits sont brutales ici...

L'habitant :
- Je lui ai demandé :"On peut se parler ?" Il m'a regardé avec dans le regard l'interrogation méfiante de celui qui sait ce que vaut autrui mais qui se donne le droit d'être agréablement surpris.

- Oui, bien sûr on peut se parler mais pourquoi. Au mieux je suis quelconque au pire dérangeant sale et même dangereux. T'as pas peur ? Tu veux peut-être redorer ton auréole de bon chrétien, t'alléger du poids d'une petite culpabilité bien gênante qui traîne sur ta conscience toute propre, bien repassée. Et ce foutu SDF en bas de chez toi ça fait sale. C'est pas beau la pauvreté, la misère hein ?

-Il m'a dit tout ça dans un léger sourire et j'ai répondu : Non, non enfin c'est pas tout à fait faux non plus je suppose mais c'est pas le vrai motif. Vous êtes là tous les deux et vous avez l'air heureux, dans vos yeux l'image d'une belle satisfaction, dans vos corps une sorte de plénitude quand moi je m'en vais le matin dans la grisaille, l'oeil morose et la bouche amère. J'ai mon petit chez moi, mes amis, une petite vie bien réglée, confortable, douce, sans surprise. Je sais où je dormirai, ce que je mangerai, je sais qui viendra me voir. Vous sans bride sur le cou avec l'inquiétude de l'heure qui vient, du soir, de la nuit, du qu'est ce qu'on va manger, quelle soupe populaire, que sais-je encore, moi habillé d'un beau collier avec sa laisse en cuir douillet. Enfin le cliché quoi ! Mais surtout l'affection, l'amour dans vos yeux. Je suis jaloux de ça.

-Bla bla bla, bla bla bla. Le clochard céleste et les poches crevées puis la liberté toute belle, nue dans nos bras d'hommes libres. J'ai pas choisi la rue. Elle m'a pris un point c'est tout, elle m'a recueilli et elle me tient avec rudesse. Elle m'enserre et c'est elle qui couche avec moi sur le trottoir, pas les étoiles. Enfin qui couchait je devrais dire. Pa'c'que ç'a bien changé quand même avec « P'tit gars ». Un jour que j'étais plus bas que les autres jours dans mes chaussettes, je me suis mis debout sur le parapet de ce pont au milieu des gens qui passent mais qui ne voient rien de la vie des autres et ne veulent rien en voir. J'ai regardé l'eau qui coule sans rien voir elle aussi, il y avait au fond mon reflet qui filait dans le courant. A quoi bon je me suis dit et j'ai failli sauter mais ce « p'tit gars » s'est mis à aboyer puis m'a attrapé par le bas du pantalon et m'a tiré vers lui du coté de la vie. Depuis on ne se quitte plus et on ne se quittera jamais. Et je sais que son désespoir ajouté à mon désespoir ça fait pas un énorme désespoir mais un peu de chaleur même quand il fait froid, un peu de bonheur même quand il fait un grand malheur dans nos vies. Et à tous les deux on est presque heureux mais presque seulement. Un bonheur dur comme du béton, cruel comme un trottoir, violent comme la rue. Un bonheur de SDF court et sans lendemain peut-être.

Je sais pas ce qui m'a pris – la conscience sûrement, l'émotion, la culpabilité, le partage qui sait : il y a aussi des motifs nobles, j'ai pris un bout de papier au fond de mon sac, cherché un stylo, un stylo à l'époque du portable... où j'ai bien pu fourrer ce bic... et y en a du barda là dedans. Pas là, pas là ni là non plus … ah c'est pas trop tôt !
J'ai écrit mon nom et mon téléphone sur le bout de papier, je l'ai plié en quatre et l'ai glissé sous le collier du « P'tit gars » en disant à son compagnon humain.

- S'il t'arrive quelque chose, je m'occuperai bien de lui, promis.


 Texte, © Joël Carayon


lundi 30 mars 2015

Ombre

Il est 4 heures et la ville est en sommeil profond. Une piste de danse vide pleure sa musique avec autour, dans l’ombre des lumières nocturnes, quelques fantômes prisonniers de l’alcool ou d’autres matières oniriques. Une ombre tangue encore entre piste et bar. Hésitante. Elle s’avance, chavire, se redresse puis tangue à nouveau. Entre fantômes et soûlards, elle s’avance et danse quelque part dans son esprit océan. Elle parle avec des absents que la musique appelle autour d’elle. Elle lutte matelot abandonné à la tempête de ses souvenirs. Puis la musique s’arrête. La lumière la confond. Ses yeux l’ont trahi et les têtes tout à l’heure fantomatiques la dévisagent. Vedette bien malgré elle, elle fuit, esquive les regards et se réfugie dans les espaces ombrés des boxes.

Elle a traversé le champ de ma conscience, interpellé mon regard, questionné ma pensée. Qui est- elle ? Quel âge a-t- elle ? Brune. Enroulée dans une veste de laine usée sur le comptoir des bars. Elle déglutit quelques phrases accompagnées de gestes lourds. Prend à témoin un siège où quelque épave vient de couler après la dernière tournée. Sa voix rouillée par le passage répété des alcools les plus forts fait surface dans les silences musicaux. D’où vient-elle? Enfant de nulle part. Quel est son chemin ? Quelle vie poursuit-elle? Ses cheveux un instant repoussés en arrière découvrent un visage d’une blancheur extrême et la lumière jaune malade de cet endroit sans nom révèle le texte de ses souffrances écrit à même la peau. 

Texte, © Joël Carayon




 

lundi 23 mars 2015

Au bal des cloches

J'avais la tête ouverte aux quatre vents. Elle y est entrée d'un coup d'ailes et ma maison s'est mise à chanter. J'avais un seul toit au dessus de moi changeant avec le temps. Elle m'a offert sa lumière et j'ai troqué mes étoiles contre son amour. Au soir qui tombe je fermais mes ouvertures, chauffais mon crâne à grande lampée de pinard. Pinard, ah Docteur Pinard. Je me soignais par de larges gorgées d'un acide au goût de vin. Elle m'a nourri de son lait au sein d'albâtre. Je me remplissais d'une épaisseur d'alcool, comme d'autres se calfeutrent chez eux au BBC - à chacun son isolation, elle m'a couvert de sa peau de ciel bleu. J'avalais et je parlais avec mes amis de la beuverie, hommes à tête de chien, perruches au corps de femme, cheveux raidis par la crasse, fardées au noir de leur vie. Elle m'a parlé une langue aux lèvres remplies de miel. Chez nous on boit, on vomit on pisse au même endroit, peu importe tout ça va à l'égout. J'avais la tête à douze degré remplie à exploser, il m'en fallait encore jusqu'à être éponge, sentir le vin et la bière par toutes les pores de ma vilaine peau. Elle a bu ma déprime refermé tous mes lieux de dégoût. On s'est mariés. J'étais heureux comme un prince sur mon nuage bien au-dessus de la rue avec mon ange dans les yeux et sur le cœur. Une éternité de bonheur, cinq années. Faut dire que je suis un autre homme quand j'ai pas bu. Son premier cadeau une belle voiture et dedans son homme au travail s'en allant, fier comme un soleil. Mon premier cadeau le salaire de mon bonheur.

Puis le nuage a faibli. Mon ange aussi. Elle s'est fait un sang d'encre trop longtemps, pour la vie, pour moi, pour ses enfants. L'encre est restée dans son sang. Au début juste une petite dose bleue sur fond rouge, toute petite écriture sous sa peau d'ivoire. Le soir, je rentrais pour la laver, lui faire à manger parce qu 'elle pouvait pas, pour mettre une chanson qu'elle entendait pas parce qu'elle dormait et je l'écoutais pour elle, pour allumer un feu de cheminée qu'elle aimait plus parce qu'elle pouvait plus supporter la chaleur vivante des flammes sur le bois rougeoyant, brûlures rouges et bleues comme son sang. Je l'aimais. Je l'aimais tout le temps. Je l'aimais au quotidien. Je l'aimais quand je lui racontais le ciel au bleu de ses yeux, sur ma vie pour toujours. Je l'aimais dans son sourire attristé. Je la veillais, je caressais sa peau dans son sommeil avec la lune comme compagne et confidente. Peu à peu l'encre a bu tout le sang et le bleu de ses yeux s'est noyé dans ses veines. Alors la rue est revenue de petits verres en petits verres dans notre foyer, au centre de ma vue, la rue et sa veine aux couleurs de sa vie. Elle s'éloignait toujours plus, fréquentait un monde sans moi avec du froid tout autour je crois, revenait de moins en moins de son sommeil. Puis elle n'est jamais plus revenue. Mon ange non plus. Au début un tout petit cancer, une toute petite leucémie, soyeuse et douce qu'elle a chérie, juste un petit animal ronronnant dans son sang qu'elle a nourri et qui boira toute sa vie. Elle est partie et moi un peu avec elle. Maintenant je bois du bleu qui n'est pas de ciel, un sang qui n'est pas le sien. 

Texte, © Joël Carayon