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jeudi 8 juin 2017

Nouveau monde

Là- bas vers l’orient
(Photo Xanthe- Sorbet (flickr) )
de nouveaux maîtres se lèvent.
Dans leur regard l’audace de la jeunesse,
demain leur fait de grandes promesses.

Ils campent sur leurs frontières face à face,
crient « nous sommes les nouveaux impétrants »
sur un océan qui n’a plus rien de pacifique,
refoulent vers l’ouest un monde qui s’incline.

Dans l’air, l’eau, sur la terre aussi,
des forces inconnues s’organisent
en troupes de cyclones, de raz de marais, de tsunami.
La menace vient des pôles, gonfle dans la fonte de leur glace.

Moi, à cheval sur les deux époques,
des guerres du passé je garde la trace ;
de l’aube nouvelle, je scrute la levée
au travers d’un regard à peine né.

Impuissant je me tais.
Je ne serai pas écouté, je sais.
Alors je contemple l’enfant et suis inquiet,
je me nourris de sa vitalité, et suis désespéré.

Son jour s’éclaire d’une lumière brisée
traversée d’infra rouge et d’ultra violet
soleil rasant la terre à toute vitesse,
ombres qui s’allongent, démesurées.

Lou je ne suis qu’un témoin désarmé
un grand-père sans sagesse
touché par ton innocente hardiesse.

Ton rire fuse par dessus mes années
et je vis par procuration, craintif et confiant
porté par la force de ton optimisme naissant.

Dans le silence et la fraîcheur de mon âge,
tout prés d’une fin dont j’aperçois la nuit,
grâce à toi, j’ai l’affront d’espérer.













jeudi 10 mars 2016

La complainte du vieil âne

Vieillard à tête chenu, vieille tête penchante broute l'air de son chant et lorgne par dessus sa clôture les braiments affirmés des jeunes mâles en parade. Vieil âne au pelage fripé sous les coups répétés des années s'attriste quand par le truchement cruel d'un regard de femme, il croise son reflet que caricature la pupille d'une dame. Il baisse la tête, accepte l'ironie d'un sort en habit de drame et se tait. Une larme et de l'encre sur une feuille aussi blanche que sa chevelure noircit en quelques écritures la candeur du papier. Et le vieil animal enfante d'un désespoir que personne ne lira parce qu'on ne fait pas du neuf avec du vieux. Un vieillard qui donne dans le vieil art poussiéreux, ce n'est pas sérieux. 

Il s'en alla errant dans le champ de sa plainte, espérait trouver une quelconque once de douceur auprès de sa compagne aux belles couleurs encore , lui offrit la chair de sa poésie. Il n'y trouva que rancoeur et mélancolie au mieux une indifférence accompagnée de reproches pour son manque d'attention. Tu pourrais me dire que je suis belle, me faire un compliment pour ma nouvelle coiffure mais tu ne dis rien. Cohabitons mon cher dans la sagesse d'une résignation bien comprise. Le compagnon malmené usé par l'afflux des rejets profita d'une distraction du fermier et s'évada d'une prison qui avait perdu ses dorures. Il s'enfuit sur des sentiers de ronces pour s'enfoncer dans les terres de l'oubli et de la solitude. On ne le revit jamais et l'absence de son braiment pour soutenir celui de sa compagne fit de ce chant un fado mal égrené. 

jeudi 17 décembre 2015

Monde nouveau

Je sais une chose, j'écris pour le vent mais pas pour les gens. A chacun ses lecteurs les miens tournent autour de la rose, soufflent sur mes pages, ne lisent que la surface des mots qu'ils couchent dans leur haleine les jours de grande lecture.

Je brame à tous les printemps dans les clairières pas dans mes livres – je n'en ai pas publié ou juste quelques bouts de moi qui coulent de mes lèvres et se répandent sur la page, essaime sur ses nervures et dessinent des arabesques qui n'intéressent personne, je remplis des bouteilles de messages sans adresses et je les lance dans un océan où les vagues obéissent à des respirations mécaniques. Mes blogs y sont des plages sans sable et sur ma Face de book poussent des « j'aime » troqués contre mes « j'aime » sur d'autres plages tout aussi blogue que les miennes.

Un monde nouveau est né qui double ce monde de chair et de terre, rempli d'images et de mouvements. Je n'y ai pas ma place. Mes mots y sont des étrangers, ma voix ne retient plus que l'ombre du ridicule et l'on rit, au mieux on se tait, toujours on se demande quel est cet hurluberlu hurlant dans le silence de son encre des desseins qui n'intéressent personne .

Il y circule un sens, sens écrit sans lecteurs, alors il vaudrait mieux que je ferme ma gueule et que je me contente de marcher sur mes fils de terre entre ciel et mer au pays où tout se mêle, se mélange, les hommes et les anges, les poissons et les animaux, là où l'eau imprègne le sang des hommes, là où il pousse des écailles sur la peau, là où l'on vit immergé entre deux marées : marécages et mare nostrum, là où la terre s’effile et file en neurones filandreux conquérir cette salinité que le soleil révèle dans un blanc ou rien ne pousse que la mort. Silence radio sous soleil radieux et blanc insoutenable.

Pourtant j'ai des choses à vous dire des mots à articuler les uns aux les autres tous à brailler en chants cacophoniques, polyphoniques, à ordonner, discipliner parce qu'il a de l'allure mon orchestre parce que ce qu'il gueule vient du fond des tripes, vit dans la boue de repas indigestes, espoirs déçus, dégoût politique, rupture climatique, tristesse face au carnage de mes amis à plumes dont le vol m'émerveille, poissons qui ne brilleront plus que dans l'océan de ma mémoire, toi mon animal de poil et d'amour parti au pays des meutes, des aboiements nocturnes quand la lune ronde bouffe tout son ciel, toutes ces vies perdues, ces forêts qui ne me parlent plus, mes fils coupés et ma vie d'homme dont les prolongements m'inquiète parce que demain...

Demain cette enfant que j'ai faite et son enfant que je berce plongent leurs yeux dans les miens y posent leur confiance et moi je ne peux que baisser mon regard et murmurer dieu auquel je ne crois pas fais que le pire ne soit pas leur quotidien.

lundi 2 novembre 2015

La montre

Sur la table, sa montre. Une montre donne l'heure, normalement. Celle ci devrait l'interroger puisque c'est sa fonction...à en croire la rondeur de ses lignes, elle avait non pas un mais une propriétaire... quoique, à la réflexion, elle avait un coté plutôt masculin, fait d'un métal brossé et lisse qui dégageait de la virilité dans l'épaisseur des aiguilles et l'arrondi était un peu trop massif pour une femme peut-être.

Le verre reflétait la lumière du dehors. Il y avait un peu de ciel, de feuillage et l'encoignure d'une fenêtre par où un soleil curieux mais discret se faufilait silencieusement tout en masquant partiellement les aiguilles.

Cette montre reflète le temps qu'il fait et me cache ses heures. En fait cacher n'est peut-être qu'un leurre parce que la coquine devait savoir que la meilleure façon de montrer est de dissimuler avec une légère maladresse feinte pour que l'observateur se rende compte du caractère étrange de la situation. Elle me donnait donc à voir une dimension de son temps sûrement. Il me restait à découvrir sa singularité.

Pourquoi cache-t-elle ses heures, pourquoi voudrait elle que je m'en préoccupe. Qu'est ce qui est à dire et qui ne le peut pas sinon par un détournement de sens : le temps dans son aspect climatique pour me crier le temps qui passe, ce temps qui nous file entre les doigts et que l'on émiette, fractionne sans pouvoir le maîtriser et plus on le découpe pour le retenir et plus il s'échappe à toute vitesse… ce temps qui se doit d'être productif toujours davantage avec la traque de ses moments morts ou qu'on considère comme tel parce qu'un rien s'y passe. Que veut-elle me montrer. Et si je me mettais un peu de biais pour tromper la vigilance de l'apparence, peut-être verrai-je le cœur des choses… un défaut du boitier, une maladie de son métal ?

Il faut que je l'ausculte… à l'oreille son cœur est faible, bat péniblement. Je comprends. Elle est épuisée. Le temps qu'elle compte l'essouffle trop pour qu'elle puisse en indiquer correctement le passage. Son temps ne passe plus que par petits jets compacts, très irrégulièrement. Elle a dû s'épuiser dans des courses folles, courir après les heures. J'entends d'ici la voix du poignet qui la porte : « je suis en retard, mon dieu que je suis en retard ». Il devait l'agiter sans cesse, la harceler continuellement, brusquer son mouvement délicat, sa belle horlogerie. Monsieur Je Suis En Retard a couru pour gagner du temps, parce que le temps c'est de l'argent.

Tiens c'est quoi ça…ce fil à peine visible accroché au bracelet… un duvet bleu gris, effiloché, terni… c'est plutôt bizarre. Il a l'air d'avoir bourlingué pas mal, d'avoir voyagé des jours durant, jour et nuit dans des zones noires comme un four ou un terrier… un duvet… comme un poil de lapin ! Un lapin avec une montre, ça se corse, ça se corse… quel lapin pourrait avoir besoin de lire l'heure… qui lui aurait appris – pas le chasseur bien sûr… quel lapin pourrait avoir besoin de lire l'heure au point de tuer le temps par des courses folles… sûrement pas celui de garenne, non, non il s'agit certainement d'un lapin d'affaire comme un homme d'affaire toujours à comptabiliser le temps irrationnel celui qui ne sert à rien, comprenez qui ne rapporte rien. Et si par malheur sa montre venait à perdre une fraction de seconde ce devait être le licenciement immédiat.

Je ne connais qu'un lapin susceptible de se comporter comme un homme mais celui là avait un gousset et la montre sur la table a un bracelet… mais depuis le temps qu'il dit qu'il est en retard, il a dû en massacrer des montres à gousset et Madame Je Suis En Retard lui aura conseillé une montre bracelet. Celle ci est fatiguée, trop remonté son mécanisme s'est usé, elle est bien vieille la pauvre et que fait-on de la vieillesse dans les affaires… La pauvre …et comme il n'y a pas de cotisations vieillesse chez les horloges...Pauvre petite vieille fragile tes heures sont comptées.

Finalement le mystère s'éclaircit. C'était la montre du lapin d'Alice… oui… d'Alice aux Pays des Merveilles, quel autre lapin pourrait se comporter comme un homme d'affaire ?

vendredi 23 octobre 2015

Il était une fois

Photo Barabara P
Un vieil homme et son petit fils contemplent la rue qui passe sous leurs yeux. De mon temps dit le vieillard et demain papi répond l'enfant mais papi n'écoute pas. De mon temps c'était une épicerie ici. Et là, vois tu, à la place de cet immeuble qui mange notre ciel, une toute petite maison, dans cette petite maison, un petit garçon dans un short marron, marron parce que c'est moins salissant que le clair disait sa maman, et dans ce petit garçon au short marron un cœur qui bat et gambade, rit, invente des histoires, rêve à demain. De mon temps il y a bien longtemps.

Et l'enfant écoute dans son présent, voit l'immeuble et le petit garçon devant, un petit garçon de son temps. Il entend il était une fois et pense quand je serai grand, parce que son avenir l'attend plus loin, les bras ouvert, c'est du moins comme ça qu'il le voit pour l'instant mais ça ne le préoccupe pas vraiment. Il a le temps devant, papi l'a derrière. Le petit enfant flotte dans le conte de son grand-père, s'émerveille de la magie d'une vie qui sent bon le thym, le romarin, le ruisseau, les vergers et les vignes, les oiseaux et leur chants, une vie d'avant, une vie de contes et de fées, une vie de musée. Et papi regarde son petit fils avec la tendresse du passé, dans ses yeux la sagesse contrainte de celui qui sait que demain est un trou noir. 

Il écoute l'enfant qui dit : 
quand je serai grand 

et il entend : 
il sera une fois.

vendredi 17 avril 2015

Putain suis vieux


Photo Andrea Eusebi
Putain suis vieux !
Ce matin ça m'a pris comme un mal de chien.
J'ai pris de l'âge comme on prend une claque, d'un coup d'un seul et quand on est subitement vieux on attrape de la cataracte, on ne voit plus clairement son avenir qui du coup devient sombre et au bout, noir comme dans un four. La cataracte c'est terrible !

J'ai pris de l'âge comme d'autres prennent la fuite ou se réfugient dans l'oubli. Je sais bien que c'est presque pareil la fuite, l'oubli mais quand on s'enfonce dans la vieillesse, la mémoire prend l'eau et le monde s'enfouit. Il ne reste que l'oubli parce que ça flotte, parce qu'il n'y a rien dedans et que c'est plus léger que l'eau. Parce que, parce que toutes les raisons sont bonnes pour s'excuser de prendre l'eau.

Putain je suis vieux mais quoi d'étonnant, je prends de l'âge et je finirai par me noyer dans un océan de chagrin d'être condamné à l'attente d'un lendemain sans rien, et rien conjugué au passé simple ou composé, c'est toujours rien.

Ainsi sommes nous faits nous les hommes qui vivons en bonne société , nous les hommes civilisés qui condamnons le vieux à se faire vieux même s'il voudrait rester jeune d'esprit et vivre d'un avenir plein de vie, avec ses rides et ses fuites de cerveau.

Faut dire qu'entre eux, les vieux s'encouragent pour finir vieux. Untel ne va pas mieux c'est son cœur qui s'essouffle et Machin s'enfonce dans un silence blanc mais bon ce n'est pas le Mont Blanc. Truc Chouet n'a plus toute sa tête, sa vie lui en a pris la moitié, Tartempion n'est plus un lion, il traîne les ans et leurs casseroles et ça fait du bruit quand il se déplace, en ambulateur.

Allez encore une cachet pour la route on est presque arrivés.

Texte, © Joël Carayon