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jeudi 10 mars 2016

La complainte du vieil âne

Vieillard à tête chenu, vieille tête penchante broute l'air de son chant et lorgne par dessus sa clôture les braiments affirmés des jeunes mâles en parade. Vieil âne au pelage fripé sous les coups répétés des années s'attriste quand par le truchement cruel d'un regard de femme, il croise son reflet que caricature la pupille d'une dame. Il baisse la tête, accepte l'ironie d'un sort en habit de drame et se tait. Une larme et de l'encre sur une feuille aussi blanche que sa chevelure noircit en quelques écritures la candeur du papier. Et le vieil animal enfante d'un désespoir que personne ne lira parce qu'on ne fait pas du neuf avec du vieux. Un vieillard qui donne dans le vieil art poussiéreux, ce n'est pas sérieux. 

Il s'en alla errant dans le champ de sa plainte, espérait trouver une quelconque once de douceur auprès de sa compagne aux belles couleurs encore , lui offrit la chair de sa poésie. Il n'y trouva que rancoeur et mélancolie au mieux une indifférence accompagnée de reproches pour son manque d'attention. Tu pourrais me dire que je suis belle, me faire un compliment pour ma nouvelle coiffure mais tu ne dis rien. Cohabitons mon cher dans la sagesse d'une résignation bien comprise. Le compagnon malmené usé par l'afflux des rejets profita d'une distraction du fermier et s'évada d'une prison qui avait perdu ses dorures. Il s'enfuit sur des sentiers de ronces pour s'enfoncer dans les terres de l'oubli et de la solitude. On ne le revit jamais et l'absence de son braiment pour soutenir celui de sa compagne fit de ce chant un fado mal égrené. 

vendredi 23 octobre 2015

Il était une fois

Photo Barabara P
Un vieil homme et son petit fils contemplent la rue qui passe sous leurs yeux. De mon temps dit le vieillard et demain papi répond l'enfant mais papi n'écoute pas. De mon temps c'était une épicerie ici. Et là, vois tu, à la place de cet immeuble qui mange notre ciel, une toute petite maison, dans cette petite maison, un petit garçon dans un short marron, marron parce que c'est moins salissant que le clair disait sa maman, et dans ce petit garçon au short marron un cœur qui bat et gambade, rit, invente des histoires, rêve à demain. De mon temps il y a bien longtemps.

Et l'enfant écoute dans son présent, voit l'immeuble et le petit garçon devant, un petit garçon de son temps. Il entend il était une fois et pense quand je serai grand, parce que son avenir l'attend plus loin, les bras ouvert, c'est du moins comme ça qu'il le voit pour l'instant mais ça ne le préoccupe pas vraiment. Il a le temps devant, papi l'a derrière. Le petit enfant flotte dans le conte de son grand-père, s'émerveille de la magie d'une vie qui sent bon le thym, le romarin, le ruisseau, les vergers et les vignes, les oiseaux et leur chants, une vie d'avant, une vie de contes et de fées, une vie de musée. Et papi regarde son petit fils avec la tendresse du passé, dans ses yeux la sagesse contrainte de celui qui sait que demain est un trou noir. 

Il écoute l'enfant qui dit : 
quand je serai grand 

et il entend : 
il sera une fois.

vendredi 17 avril 2015

Putain suis vieux


Photo Andrea Eusebi
Putain suis vieux !
Ce matin ça m'a pris comme un mal de chien.
J'ai pris de l'âge comme on prend une claque, d'un coup d'un seul et quand on est subitement vieux on attrape de la cataracte, on ne voit plus clairement son avenir qui du coup devient sombre et au bout, noir comme dans un four. La cataracte c'est terrible !

J'ai pris de l'âge comme d'autres prennent la fuite ou se réfugient dans l'oubli. Je sais bien que c'est presque pareil la fuite, l'oubli mais quand on s'enfonce dans la vieillesse, la mémoire prend l'eau et le monde s'enfouit. Il ne reste que l'oubli parce que ça flotte, parce qu'il n'y a rien dedans et que c'est plus léger que l'eau. Parce que, parce que toutes les raisons sont bonnes pour s'excuser de prendre l'eau.

Putain je suis vieux mais quoi d'étonnant, je prends de l'âge et je finirai par me noyer dans un océan de chagrin d'être condamné à l'attente d'un lendemain sans rien, et rien conjugué au passé simple ou composé, c'est toujours rien.

Ainsi sommes nous faits nous les hommes qui vivons en bonne société , nous les hommes civilisés qui condamnons le vieux à se faire vieux même s'il voudrait rester jeune d'esprit et vivre d'un avenir plein de vie, avec ses rides et ses fuites de cerveau.

Faut dire qu'entre eux, les vieux s'encouragent pour finir vieux. Untel ne va pas mieux c'est son cœur qui s'essouffle et Machin s'enfonce dans un silence blanc mais bon ce n'est pas le Mont Blanc. Truc Chouet n'a plus toute sa tête, sa vie lui en a pris la moitié, Tartempion n'est plus un lion, il traîne les ans et leurs casseroles et ça fait du bruit quand il se déplace, en ambulateur.

Allez encore une cachet pour la route on est presque arrivés.

Texte, © Joël Carayon

vendredi 27 février 2015

Grimpe, grince


Dimanche. La gent se répand dans les zones de soleil, la gent sportive s'active au ras des rochers et le grimpeur chauffe ses muscles, expulse ses sons gutturaux, s'agite au bout de sa corde, la gent se concentre dans la voie, la gent se concentre au pied des falaises. Ici l'on mesure son niveau sur une échelle graduée de 1 à 9 complétée d'une lettre a, b, c. 9 l'apothéose  avec son C Champion du Monde, 8 et son appendice ultime, la marche juste avant le domaine des dieux ; 3,4 la caste des Intouchables, 5 le premier barreau digne de ce nom.

Il y a du monde, il y a de la sueur, il y a de l'humeur, il y a ceux qui s'accrochent au rocher avec dans le corps le cri de la crainte, la fesse en arrière et dans l’œil le malheur du novice, le malheur de la copine que son chéri traîne dans l'arène par son corps d'amoureuse, l'italienne qui hurle de,peur en haut de la voie, vilipende son second du bas qui fait la tortue, rentre la tête dans les épaules quand tous les regards amusés se retournent sur lui. Elle est belle ma grimpeuse mais quelle emmerdeuse !

Il y a le demi dieu, sculpté dans le roc, musclé comme un roc, qui fait corps avec le roc, s'affiche et se fiche de tous les novices, les grimpeurs du dimanche, les ringards de la couenne.

Il y a l'expert au plus haut de son art, monsieur 8, monsieur 8a, monsieur 8... aaah la la la le geste, la danse, la prise, le cri, la crise, le vol, l'envol, le crux, la croix, le mono-doigt céleste, le nirvana, l'essence du géko, la grâce de la danse, la chute, la réussite, le cri, les applaudissements ! Merci, merci dit l’œil dans le silence des lèvres.

Et toi le vieux chenu noueux, le grincheux qui grimpe en grinçant, tu trimes dans ton 5b béta, béta- bête, bêta- ringard. « L'Sklad C un sport de djeun ! Te reste le golfe et la canne ». Accroche toi le vioque, prie la prise de peur qu'elle ne se sauve, avance geste après geste, tu t'en fous de la perf, l'important c'est de participer, allez montre lui à ce bourrin que tu grimpes en finesse, qu'à ton âge il sucrera les fraises, montre lui que t'en as rien à faire de l'arrogance du vainqueur, avance, ne te décourage pas, tu l'auras ta croix, tu l'auras ton 5b mon jésus.

Texte, © Joël Carayon