mardi 8 septembre 2015

A cause de...

photo nicephore
Les histoires n'en finissent pas quand le passé ne passe pas. Un pas puis un autre le premier dans le second, mais le mouvement bloque. Un pas puis un autre mais toujours le même. Les jambes s'agitent, le corps entier se met en branle, danse l'expression du capitaine. Un pas le second dans le premier, une rengaine. Les bras brassent dans le désordre, les jambes s'affolent et les pas se perdent. Stop, rewind, arrêt sur image, c'est la faute du capitaine qui abandonne son navire pour quelque port où il s'attache.

Un visage, un sourire, des yeux, des lèvres sur un quai, le passé ne passe plus c'est la faute de l'amour avec ses balivernes et ses jérémiades : tu m'aimes, je t'aime pour toujours etc. mais les histoires d'amour ne durent pas toujours. Si l'on vous dit le contraire n'écoutez pas, c'est qu'on vous ment évidemment. Normal, que serait l'amour sans toujours? Alors le temps s'arrête, l'histoire hoquette et le passé se refuse à disparaître. A cause du capitaine que le temps obsède, à cause des marchands de promesses, des ports et des filles à matelots.

A cause à cause ? Après à cause il faudra bien poser un de, de, la préposition puis faire une proposition, le coupable proposé le coupable est, le coupable suit le de, coupable préposé. A cause du capitaine qui a une mauvaise haleine, à cause de l'amour parce qu'il cause toujours, à cause de l'histoire qui bégaye sans fin et du passé que l'on met sur pause quand l'intrigue nous plaît ?

Mais la romance se fait rance, le capitaine tire sa révérence et file à grande bordée. A cause du large, du grand large, l'appel du large : ohé ohé matelot ! Mais le matelot se défile sur les flots. Un capitaine tient son bateau, la mer ni l'amour jamais ne le démontent. La faute au temps qui casse tout évidemment, la faute à ce fichu métier, à la mer qui le prend, l'amour qui reste à quai… Alors bien calé au gouvernail,on rembobine l'histoire on fait et refait son montage. Stop rewind arrêt sur image… et le passé ne passe pas.

vendredi 4 septembre 2015

Dialogues du couchant.

Il paraît que l'on assiste à une "révolution" aussi exceptionnelle que l'invention de l'imprimerie et du livre. Internet et le numérique ouvrirait un espace d'une nouveauté inouïe avec des répercussions inimaginables. Un changement de civilisation rien que ça!. Des hommes -fous ou visionnaires?- à la tête de Google, d'Apple etc. chantent la venue d'un nouvel homme, homme augmenté de la puissance de la machine. Nous vivrions trois cents ans et plus. L'éternité serait à notre portée disent-ils. De nouveaux acteurs les GAFA (Google, Amazone, Facebook, Apple) sont plus puissants que beaucoup de nos nations. Bref ce changement me dépasse, moi vieil homme du vingtième siècle avec un pied dans le vingt et unième mais pas au delà bien sûr... 

Je suis vieux , mis en bord de plage, le regard au couchant tourné vers les nouvelles galères qui quittent ce rivage avec à leur bord la dernière génération. J'ai tord, m'ont-ils dit...

– Tord papy, trop vieux pour comprendre, tu as peur quand nous sommes d'accord, nous partons pour le nouveau monde, nouveau tu comprends, comme nous, nouveau comme eux, nouveau. Ils l'ont voulu, ils l'ont fait, nous les suivrons, nous l'habiterons, adieu papy. Adieu la maladie, adieu la mort, adieu le corps, adieu les hommes. Les Gafa l'ont fait, nous les suivrons, nous l'habiterons.

Je voulais la chair, la fragilité, la précarité du temps, le recours à la mort, la foi dans l'homme, le défilé des heures, l'enfant, l'adolescent puis l'homme et après le vieillard, je voulais ce temps qui vous fait si peur mes enfants, je voulais le froid qu'on n'aime pas, la pluie que l'on ne commande pas, je voulais des saisons, un été qu'on espère et nous rend gais, un hiver qui nous enferme, nous emmitoufle et nous dévoile la chaleur de nos lèvres. Je voulais le soulagement d'un monde supérieur qui nous mène, nous malmène, je voulais des montagnes par dessus nos âges, un au-delà que l'on espère ou non et que l'on craint, je voulais un corps à dompter, je voulais un homme faible un homme que l'on explore dans son humanité, un amour qui nous enveloppe puis nous quitte sans un geste ni une parole, je voulais des machines asservies... Vous voulez un genre genre nouveau genre, un homme augmenté de vos rêves de puissance, machine homme, pc homme, mac homme, nano-homme de titane et de chair mais vous enterrez le possible que le corps dans sa mort fait naître, je prends le pari disait Pascal et de rajouter : pour ce qu'il me coûte je suis gagnant. Nous prenons le numérique dites vous.

Adieu papy, meurs puisque tu le souhaites. Au néant, l'homme né poussière. Devant toi le genre genre nouveau quitte la plage, la pluie et le froid, le temps qui te dépasse, la fin qui te guette, et les lendemains qui nous déchantent. Nous choisissons un tiens qui vaut mieux que deux tu l'auras, la proie mais pas son ombre, la vie mais pas le risque du néant, la vie augmentée, l'éternité numérique contre l'hypothétique au-delà, l'éternité que nous construisons, que nous maîtriserons. Adieu mon papy.

Mon enfant tu lâches une ombre pour une autre...

C'est mon ombre Papy. L'ombre d'une nouvelle illusion ? Peut-être mais la nôtre Papy, La Nôtre. Tu me manqueras mais ton avenir me fait peur, je ne peux plus aimer tes rides, ton corps que le temps raidit, tes absences, l'effacement qui te guette, tes muscles que je sens si frêles. Tes souvenirs quittent ton navire, tu vas sombrer mon papy et je vais pleurer ; mais je suis ton prolongement n'est ce pas mon papy, je suis tes yeux nouvellement ouverts pour que tu regardes par dessus mon épaule les jours après les tiens, je suis la voix qui te portera par dessus la mort éternellement mon papy, je suis la main que tu as guidée jusqu'à ce rivage sans que tu le saches, je suis la jeunesse qui suit ta vieillesse, je suis ton devenir... Mais il n'y aura pas d'après moi, pas de couchant pour moi, je suis un phénix de Gafa, Gafa m'a voulu ? Gafa m'a eu, mon âme contre une éternelle jeunesse, le contrat, le pacte de Gafa. L'âme ? Papy un vieux rêve des hommes, je ne suis déjà plus de la même race que toi, dans mon sang du nano, sous mes yeux, contre mon tympan, la puce et son réseau, adieu papy je vais au Cloud où les étoiles sont sur toile. Et tes amours faut il qu'il t'en souvienne coulaient sous la Seine… les miens se connectent, s'acheminent dans nos machines, circulent sur des milliards de voix. J'aime mon ami le robot, l'homo connecticus dirais-tu. Le pacte papy me fait éternelle branchée, matrix est mon amant aux milles visages. On télécharge mon cerveau. Adieu papy tes larmes sur mes yeux, ma peine sur ton cœur mais demain ne t'appartient plus. Ton soleil s'éteint... Adieu mon papy...

Souviens toi… les moulins qui tournent dans le ruisseau, ta main impatiente et malhabile puis ta joie dans le geste précis et sûr… le sommeil qui surprend l'enfant au soir d'une longue marche, les ombres sur le mur blanc, les monstres qui s'agitent sous la brise nocturne, le dragon noir sur fond lunaire, le cri d'une chouette, la voie lactée au dessus de nos têtes émerveillées, la nuit des étoiles filantes allongés dans l'herbe les yeux tournés vers là haut, et ce concert de grillons… ton premier vélo quand je te soutenais, allez, allez… encore encore... et ton envol, ta joie de pédaler, ta première chute, ton genou ensanglanté, ta peur, tes pleurs ou tes cris, un baiser sur la blessure, la formule magique, la douleur envolée les rires retrouvées, l'envie de continuer. Tes questions, tes pourquoi…

toi et moi main dans la main... la fable... Souviens toi... les animaux d'Afrique... les troupeaux d'Antilopes dans la savane... les lions autour, le jeune curieux qui s'en écarte un peu, regarde-le, maintenant observe l'oeil de la lionne, les muscles se tendent, répondent présents et le petit est déjà mort, mort avant sa mort. Toi aussi, reste dans le troupeau ou méfie toi du prédateur, souviens toi : il n'y a pas pire tueur qu'un dictateur... un homme plus fort que le troupeau et l'on crie : voilà le lead ! Cet homme, ce guide, ce Titan, ce Gafa, le troupeau l'a nommé, le troupeau l'a voulu, le troupeau l'a choisi, le troupeau le suivra, le subira, librement assujetti, denrée qui s'ignore denrée, denrée qui se pense libre, libre ?

Et toi, avec eux : Eternité ! Eternité dis tu… quel éternité pour l'Ephémère, quelle éternité pour la fourmi, quelle éternité pour la mer, le monde, l'univers… vivre cent années deux cents, trois cents ou plus ? Voir plus loin n'est pas voir plus clair. La mort n'est pas pressée, elle attendra le temps qu'il te faudra, le temps que tu réclameras : ton éternité rallongée à chaque génération s'il le faut, peu importe pour elle l'instant recouvre ton pseudo éternel... Adieu donc mon enfant... n'oublie pas tout à fait ton grand-père, son monde de chair fragile et précaire… d'une autre fragilité, d'une autre précarité que celles que tu vas te fabriquer... adieu mon enfant… A jamais...

Et pourtant

Photo : Philippe Feluy
J'ai du dégoût sans être malheureux, beaucoup d'amertume pourtant je suis comblé. Mais, mais j'entends la rumeur des hommes, cliquetis étouffés de leurs manigances pendant que les sourires ensoleillent les écrans et l'histoire me chuchote à l'oreille : ne les écoute pas, ils parlent, ils chantent, ils se recueillent pieusement, on y croirait et pourtant les mélodies en sous sol ne recouvrent pas tous les cris et pourtant il en est de plus forts et de plus stridents que les autres et pourtant ce silence, que penser de ce silence.

J'ai de la tristesse pourtant je vis dans le soleil, je ne compte pas et pourtant je vis soucieux, avec le poids du désenchantement. J'ai de la colère et pourtant je vis en liberté dites-vous. Mais l'histoire me murmure les alliances contre nature : le coeur sur le bord des lèvres nos porte-voix vitupèrent, dénoncent la dictature mais soutiennent la main du sang, à l'envers de l'endroit, coté obscur coté de lumière cote à cote dans les mêmes cerveaux. Et le rêve flirte avec le cauchemar.

J'ai la nausée pourtant je cherche un jour, un jour sans arrière salle, sans arrière pensée. Un jour fait d'hommes clairs, un jour pur avec sa nuit d'un sourire franc. Pourtant les hommes du secret copinent avec le crime, et nous peuples que l'on zappe, que faisons nous. Pourtant j'ai dans les yeux un horizon radieux, pourtant j'appelle au réveil, oui j'appelle, je hèle les esprits. 

Ouvrez, ouvrez à la clarté, laissez votre anesthésique quotidien. Un pas, il suffirait d'un petit pas, un petit écart à droite ou à gauche pour que l'on voit le verso de nos pages ensoleillées. Un petit pas sans effort, pas chassé vers l'envers du décor à rebrousse pensée, un pas de coté que vous ferez ou ne ferez pas. Et pourtant...

mercredi 2 septembre 2015

Un amour de quotidien



Petits plaisirs

Cet or du fond de tes yeux, or fondu au bleu d'un ciel si profond si délicieux, cette symphonie à bec et à plumes par dessus, c'est du beau, du bon, du bonheur, mais…

Cet amour, pour toujours, à jamais, pour la vie, câlins, caresses, cadeaux et tous nos débords heureux; cet amour trace son quotidien, nous emporte sur son chemin. Mais...

Mais la mélodie modelée au fil de nos baisers délie le cœur du corps qu'elle anime, mélodie s'élime, rengaine s'assèche.

Petite aigreur, petite rancœur, petite fadeur, petite humeur, petite tumeur...tu meurs petit bonheur dans le chant d'un fado, do mi fa, do mineur. Et nos gazouillis, roucoulades, reculades s'enchaînent, nous enchaînent, nous gênent, nous irritent, nous tintamarrent, marre de cette volière qui serine, ressasse, rabâche, agace, encolére, tenaille…

ça nous met hors de nous. Hors du beau du bonheur et tu ressens dans la friction de ces heures, dans leur frottement lancinant, l'usure chagrinée de ce qui perle devient lèpre. L'envers de l'endroit, mais…

Mais les petits plaisirs font nos grandes rivières qui font les grands océans qui font les grands débordements et nos petites joies s'engloutissent dans de grandes catastrophes, alors…

Alors une petite colère, une gentille dispute, un mot juste plus haut que les autres, pas trop loin, pas trop fort, ni trop bof ni trop beurk, pas trop... ni trop... juste un peu de sel, un peu d'oxyde, un peu de sable, un grain, un brin de bof, de beurk, un petit cri, petit gris gris qui nous protège de nos peurs ...

un amour de quotidien.

mardi 1 septembre 2015

Virtuose

J'aime la musique. La vraie celle que l'on fait avec ses mains, celle qu'on apprend des années durant chez son prof avec du solfège et des partitions, celle que je goûte du bout de mes doigts et me dresse les poils sur la peau . Mais j'aime pas le son numérique, le son mâché à la machine, travesti, torturé, ces sons froids, ces voix violemment tordues.
Je joue du violon. Je parle violon. Mal encore. J'apprends sol la si do, j'apprends à caresser mes quatre cordes du bout de mon archet la si do sol. J'écoute mon prof, qu'est ce qu'il est fort, et j'essaie de l'imiter sur mon bel instrument léger comme la voix de maman et si beau dans sa livrée de bois blond. 

photo David Sidoux
Je chante faux. Je déchiffre encore. Je suis tout jeune, j'ai des excuses. J'apprends, je grince . 
Mon prof :
- Ton archet, incline ton archet, soigne son attaque sur la corde sinon tu vas lui faire mal à ta musique et ton violon se plaindra douloureusement... ton poignet souple ton poignet comme si tu effleurais la peau d'une femme... oublie ça tu comprendras plus tard.

Moi je m'applique je me concentre à mort, fixe ce petit arc magicien capable de transformer un simple frottement en une mélodie d'une pureté qui me donne le vertige . Je m'applique. Cette fois ci sera la bonne, sûr et je me lance en regardant mon prof pour lui dire du bout de mes cils : 
- Écoute ça tu vas pas en revenir.
Je frotte mes cordes , un génie pourrait bien en sortir, un génie musicien j'ai vu ça dans Aladin et la lampe magique. Si ça pouvait m'arriver. Ça va m'arriver. Je frotte, frotte mes cordes et le son cristallin qui me ravit déjà, s'étouffe au fond de ma gorge, il n'en sortira pas. Le génie m'a boudé. 
Mon prof a fait la grimace :
- Ça ne fait rien, c'est déjà mieux, tu vas y arriver.
Et fort de ses encouragements généreusement hypocrites j'insiste, je fais des efforts. Ça viendra il l'a dit. Mon génie dans le corps de mon instrument sera ravi et se montrera enfin. 
Il me dira :
- Je suis Stradimachin, Fritz Kreisler, je suis le génie des violonistes qu'un musicien méchant et jaloux a enfermé dans ton violon, je suis son âme. Tu m'as appelé. Tu es mon maître. Fais un vœu, je l'exaucerai.
Pas besoin de préciser je penserais si fort qu'il comprendrait sans qu'un son ne sorte de ma bouche . Les sons, la musique c'est l'affaire de mon violon.
Ce soir la terre s'arrêterait de tourner pour écouter mon concert. Ce serait toujours le jour en France, toujours la nuit en Chine et mon violon parlerait pour moi, chanterait la pureté de ma voix. Le rideau ne serait pas encore levé... j'entends le doux brouhaha du public dans la salle. Il parle de moi :
- C'est un virtuose promis à un grand avenir.
- Ah madame j'en frissonne de plaisir, son doigté est exceptionnel. 

J'arrive sur la scène accompagné de mon orchestre. Silence dans la salle. Je coince mon génie sous mon menton, hausse mon bras l'archet prêt à faire chanter les cordes. Le chef de l'orchestre a levé sa baguette. Tout le monde attend son signal. Ça y est. La musique introduit mon solo par un chant qui invite au recueillement. La baguette se tourne vers moi :
- A toi, charme nous !

Photo Lilane Menardes
Un mouvement du corps, je ferme les yeux, j'entends déjà la pureté exacerbée de la mélodie, je sens le bois qui vibre et se répand en moi . Je suis bois, bois de violon, bois de Stradimachin. J'attaque... Couac, couac couac! Une volée de canards, un cri grinçant, des cordes soumises à la question, des dents qui grincent, un auditoire qui se bouche les oreilles et s'enfuit. La panique. Couac toujours couac ! Je m'effondre ! Je pleure. Mon génie m'abandonne. Mon génie ne veut pas sortir de mon violon. Il a honte de moi. Il est en colère. Je l'entends qui crie dans l'âme. Qui crie, qui crie :
- Tu ferais aussi bien de pisser dans ton violon ! Ça ferait un plus joli son !
Il est furieux ! Mon dieu je n'avais pas compris. Je me suis trompé. Il faut que j'urine il faut que je déverse mon art sur le bois vernis. Je sors mon tout petit archet de garçonnet et j'arrose tant bien que mal mon instrument du liquide le plus musical que je puisse. J'arrose Vivaldi pour qu'il pousse son printemps, pour qu'il pousse son été sous ma petite verge. Et la musique vient, douce et fluette, cristalline comme une source, bavarde comme un ruisseau et le public s'extasie et mon solo grandit, grandit quand soudain un hurlement :
- Mais qu'est ce que tu fais ! Qu'est ce que tu fais !
La voix de mon prof . Sursaut. Réveil brutal.
- Mais qu'est ce que tu fais ! Pourquoi tu pisses sur ton violon mon garçon ! 


Fransisco Autunes



 Texte, © Joël Carayon