mercredi 27 juillet 2016

Il y a ceux qui se taisent

Il y a ceux qui se taisent, baissent les yeux, vivent dans le silence de leur tristesse, le lendemain se lèvent, se douchent, se regardent dans leur miroir, sourient au monde un peu gris qui se réveille avec eux, dans l'odeur d'une amertume triste ; ils se saluent, se tiennent par la main, se soutiennent d'un regard prolongé, cherchent dans la femme ou l'homme qu'ils croisent, le signe d'un encouragement ; ils marchent avec le souvenir douloureux d'une blessure à cicatriser.

Ils ne parleront de rien, éviteront de revenir sur le drame, d'en retenir la fascination lancinante, s'attacheront religieusement à répéter des gestes quotidiens comme se promener avec le moins d'arrière pensée qu'ils le peuvent, s'aimeront avec un peu plus de force, celle qu'on puise dans la douleur, la crainte. Jamais se disent-ils on ne pourra nous dérouter, jamais on ne pourra nous séparer. La mort n'est rien quand on est juste avec soi même, quand on s'abstient de détourner son regard devant l'étranger.

Ils parlent avec leur voisin de tout et de rien parce que chacun sait que l'essentiel est de briser le silence, ils boivent un café à leur terrasse habituelle parce qu'il faut maintenir à tout prix, le fil ténu et sacré qui nous lient ; ils rient de la blague douteuse d'un collègue à l'humour grossier parce que chacun sait que l'on doit résister, ils vont flâner dans les ruelles d'un jour inondé de lumière ou dans la saveur tiède d'une nuit réparatrice; ils se retournent pour suivre la danse d'une robe légère avec le soleil complice et la dame sourira parce qu'elle sait où vont les regards des jeunes mâles. Comme d'habitude, elle en sera avantageusement outrée. Ils s'ennuieront comme d'habitude, s'émerveilleront comme d'habitude, ils se chamailleront comme d'habitude, se rassembleront dans les fêtes estivales, tendront la main – mais pas l'autre joue, plus que de coutume.

Plus que de coutume, une pesanteur nouvelle en mémoire, dont ils ne peuvent s'alléger.
Et tous ensemble ils couvriront de leur voix, les chants désespérants.


vendredi 22 juillet 2016

Lessive

La pluie d'orage tombe à gouttes voluptueusement engrossées des chaleurs passées. Elle tombe ainsi d'un ciel appesanti des heurs et malheurs que le soleil a chauffés puis brûlés jusqu'à les rendre aussi légers qu'une poussière et l'air, le vent les a emportés là haut, de plus en plus haut mais le haut de nos vies s'est encrassé, et maintenant dégorge à grands pleurs.

Le ciel nous renvoie ses hauts le cœur de roulements de gorge en éclats de lumière.
C'en est trop, il est las de ces braillements humains qui encombrent la terre et ses habitants. Il faut qu'il crie, il faut qu'il tempête, il faut qu'il tonnerre, qu'il renvoie sur la terre, sur les hommes affairés à se quereller, nos amertumes, nos aigreurs dont nous nous débarrassons si aisément. Le ciel est suffisamment grand disons nous pour contenir tous nos déchets.
Mais aujourd'hui le bitume sent le sang et la peur et la détresse et la rancœur et toutes ces choses tristes dont on se déleste impunément.

L'eau du ciel emporte vers la mer la couleur de nos âmes et ce n'est pas beau à voir, ni à sentir. Le ciel renvoie à la mer ce qu'il ne peut plus supporter, et la mer avale, avale mais un jour...

jeudi 23 juin 2016

8 heures

8h j'm'lève et j'regard' le soleil.
Pas besoin d'un réveil.
J'm fais un bon café
et pis je me laiss' aller

à voyager derrière mes carreaux.
Et j'vais loin dès l'matin
avec ma tartin' de pain
et mes rêves à gogo.

Je verrai bien l'orient
ou bien encor l'occident
si seul'ment j'avais l'temps
de fair l'tour de mon appartement.

Mais voilà je suis bien trop pris
avec mon agenda d'folie.
Midi j'reste encor au lit :
ça s'remue trop dans c'pays.

Alors je me laisse aller
et je r 'garde le soleil
jusqu'à m'aveugler.
Après c'est plus pareil,

le soir s'amèn sur l'bout des pieds
sans que j'le vois se pointer.
Trop tard pour s'affoler,
la nuit va tout régler,

Mes factur et pis mon loyer.
Pas la peine d'larmoyer,
d'main j'me mets au turbin
dès 8h le matin.

Demain c'est déjà aujourd'hui,
pas vu filer son matin,
la faut' à l'alcool de la nuit,
je sais c'est pas malin.

Si j'ouv' mes yeux enfin,
dehors c'est plus l'mêm' refrain.
Y a la crise toute grise
et sa bande qui défrise.

Ell's zon' tout l'trottoir
où les hom' circul't en noir.
Stop, ne m'fais pas le coup d'l'espoir,
demain sera jamais le matin du grand soir.

Alors ? Alors ;
j'laisse filer mon corps
entr' Rsa et peur du dehors,
jusqu'à ce que la mort

fass' les comptes et règl' mon sort
d'un tranchant sans remord.
En attendant j'laisse la bride
sur le cou d'mes heur'

et j'fil' des nuits torrid'
ent' minuit et cinq heur'.
8h j'me lève j'regard' le soleil
jusqu'à l'ultim' sommeil.

mercredi 15 juin 2016

Maudit poète

Ferai mieux de fermer la fabrique à gamberge, finis les culs secs à la table d'un Rimbaud ou Verlaine, je bois et je trinque mais reste malvoyant, du maudit j'endosse la veste mais reste avec ou sans absinthe le poète myope mal-disant.

Ferai mieux d'aller à la pêche, troquer le mot contre une canne, taquiner le poisson quand le vers me boude, d'ailleurs douze pieds sur l'hameçon n'aguichent plus la truite, l'amateur des rives sauvages s'en va rimer ailleurs, trempe son fil dans d'autres cours qui n'ont plus cours, ces musées où des mots sont mis en momies, épinglés en ribambelles immobiles, mots grenouilles à disséquer en laboratoires de littératures chloro-déformants, dont le jeune apprenant ne retiendra que le cadavre écartelé et vidé de son sang.

Je veux de la chair qui bouge sous mes doigts, agite mes méninges, secoue l'encre de mon stylo, se bat et s'échappe quand je voudrais la maintenir dans mes cages, la montrer dans mon zoo. Je souris quand elle s'enfuit car sa vie est plus forte que ma phrase nécrophage.

La vie bordel s'absente de mon poème et c'est tant mieux car le chasseur de papillons garde l'espoir de la traquer encore, d'étudier son territoire, de lui voler quelques grâces avant qu'elle ne s'évanouisse à nouveau.

Je suis geôlier, je suis pêcheur, voyeur, montreur mais je ne suis pas un tueur.

mercredi 18 mai 2016

Ma ville

Il faut te perdre dans la profondeur et la majesté des ruelles d'ombres que traversent des pans de lumières déchirés par le branchage léger de quelques pins. Ma ville grouille de ce mélange de campagne et de voix mais toujours respire le calme voluptueux, la délicate fragilité d'une musique douce, avec dans son port une pointe de mélancolie.
Je voudrais te dire que je l'aime même si elle est méchante dans ses nuits de beuveries ou quand une folie de meurtres s'empare d'elle sous la lune surprise. Je voudrais te dire que je l'aime même quand elle se répand fumeuse et orgueilleuse dans mes bois d'haleine fraîche.
Je voudrais te dire fièrement, voilà Ma Ville dans son habit de lumière sous son ciel pur d'un bleu tranchant avec ses avenues gorgées de nos passages réguliers, Ma Ville dans son habit de lumière- et ses excès d'ozone.
Avec sa misère qui flotte cachée dans les impasses de nos vies, ses pleurs, ses sanglots dans nos appartements, avec ses voix qui explosent, ses chants d'allégresse, ses fêtes, le flot de mes semblables qui court, danse, crie, rie, parle, bavarde, dit des mots d'amour, des mots de tous les jours, des paroles creuses, des mensonges et des songes qui la rongent, l'assaillent nuit et jour. Et puis les chuchotements, les murmures sous les lampadaires jaunes. Avec ses temples, ses cathédrales consacrés à la pratique consumériste, étalant leurs offres rutilantes à des yeux pleins d'une ferveur quasi religieuse.
Ma Ville avec ses clochards, leurs chiens, leurs chants sur sa grande place et ses allées de platanes verdoyants, l'étrange rondes des dealers et de leurs clients sous le parvis d'une église.
Avec ses essaims de jeunes qui bourdonnent à la terrasse des cafés, s'aiment, se rassemblent, se retrouvent, se touchent la main, déambulent dans leurs costumes de jeunes .
Et la clameur qui résonne, rebondit de façades en façades, éclate d'un rire joyeux, se mélange à l'accordéon roumain, la guitare classique. Toute la musique de la rue.
Ma ville avec ses attroupements de hip-hop, ses mendiants qui prennent la pose d'une infini tristesse professionnelle, son fou qui joue devant la foule des passants comme dans un concert, avec ses femmes qui ondulent dans ses rues aux regards langoureux, avec ses clandestins qui rasent ses murs à la nuit tombée, avec ses drames et ses dames de compagnies, ses tristes travestis, ses vieux et leurs orages de fin de vie.
Je voudrais te dire que je l'aime. Je voudrais te dire que je l'aime quand elle fait la belle devant les files de touristes, quand elle danse intellectuelle au mois de juin, quand elle s'affiche dans ses Festivales avec sa foule qui bestialement avale des litres et des litres de vins, se soûle allègrement sous les flonflons de quelques musicos en mal de contrats. Mais le pourrais-je ?
Je l'aime quand elle se penche sur mon épaule tendrement posée sur son rail et qu'elle glisse silencieuse vers la mer, je l'aime quand elle sourit et se met à rêver sous le couvert de ses allées, je l'aime quand il fait chaud et que ses enfants lui tendent la main, je l'aime quand elle se pare de ses bijoux nocturnes, expose sa gamme de concerts en sous bois, je l'aime quand elle s'endort paisiblement derrière ses volets fermés, je l'aime quand les autres sont couchés, que ses maisons me parlent, que ses monuments s'agitent quand minuit sonne, quand nos voix gambadent de portiques en portiques, quand ses cinémas s'éteignent, qu'il ne reste plus que toi, qu'il ne reste plus que moi à rêver de cette ville qui n'existe pas, de cette ville éparpillée dans de multiples villes et qu'un soir je construits pour toi, pour moi, ni trop belle ni trop sale pour qu'elle est l'air bien en chair.