jeudi 10 mars 2016

La complainte du vieil âne

Vieillard à tête chenu, vieille tête penchante broute l'air de son chant et lorgne par dessus sa clôture les braiments affirmés des jeunes mâles en parade. Vieil âne au pelage fripé sous les coups répétés des années s'attriste quand par le truchement cruel d'un regard de femme, il croise son reflet que caricature la pupille d'une dame. Il baisse la tête, accepte l'ironie d'un sort en habit de drame et se tait. Une larme et de l'encre sur une feuille aussi blanche que sa chevelure noircit en quelques écritures la candeur du papier. Et le vieil animal enfante d'un désespoir que personne ne lira parce qu'on ne fait pas du neuf avec du vieux. Un vieillard qui donne dans le vieil art poussiéreux, ce n'est pas sérieux. 

Il s'en alla errant dans le champ de sa plainte, espérait trouver une quelconque once de douceur auprès de sa compagne aux belles couleurs encore , lui offrit la chair de sa poésie. Il n'y trouva que rancoeur et mélancolie au mieux une indifférence accompagnée de reproches pour son manque d'attention. Tu pourrais me dire que je suis belle, me faire un compliment pour ma nouvelle coiffure mais tu ne dis rien. Cohabitons mon cher dans la sagesse d'une résignation bien comprise. Le compagnon malmené usé par l'afflux des rejets profita d'une distraction du fermier et s'évada d'une prison qui avait perdu ses dorures. Il s'enfuit sur des sentiers de ronces pour s'enfoncer dans les terres de l'oubli et de la solitude. On ne le revit jamais et l'absence de son braiment pour soutenir celui de sa compagne fit de ce chant un fado mal égrené. 

lundi 7 mars 2016

Sois la bienvenue.



Il fait nuit. Trop de silence autour de son lit. Il branche sa musique. Il est seul avec la voix du chant qui scande dans sa tête quelques notes auxquelles les mots s'accrochent. Il rêve de corps, de chaleur, d'être un plus une. Il vibre dans le cri du slam. Il entend : vivre avec dans le mot la force d'une conviction.
Mais il se résigne.
- Vivre à l'heure où l'on pèse le bon contre le médiocre, le bonheur au crédit et son contraire en débit. 

Ce que dit le slam

- Et si la balance penchait coté défi?

Il écoute et se demande ce qui existe pour lui dans la lumière frêle de sa liseuse et quelle vie s'y déploie. Un fauteuil son coussin, un bureau un clic-clac, quelques livres sur une étagère, et la nuit puis son silence.Tous attendent le baiser de la princesse pour applaudir. Rien ne vient ni de son intérieur ni de son proche extérieur.

Et la voix baignée de mélodie psalmodie :

-  Souris 
Sourire. J'aimerais

- J'aimerais, expression d'un souhait mais il n'y a pas de fée entre tes murs pour l’exaucer. Pas de fée, que des comptes à rendre, quand tout se défait. Alors cherche une autre issue dans ce qui suit le terme d'une vie. Cherche une lumière, une trouée de ciel dans le fond du tunnel . Espère.

- Je veux vivre à plein. Vivre et non vivoter, boire et non siroter. vivre mais pas en vain. Je voudrais...

- Voudrais dis-tu mais déjà tu capitules. A qui demandes tu la permission ? Tu es le vaincu, où est ton vainqueur ? Pas de renonciation. Cherche, sors de ton trou, jette tes écouteurs, écoute la musique dans l'air et le vent. Respire l'embrun, tend la joue au bonheur qui te gifle, fais sauter tes verrous.

- Son visage salue la vie. Elle vient juste de naître, s'en fait déjà une fête, elle rit.

- Elle te regarde, plante ses yeux neufs dans ton œil désabusé. Elle est confiante, elle attend dévore. Tant d'appétit dans une jeune vie. Tu la vois tu la questionnes tu lui parles d'une voix qui joue sur le ton de la légèreté, elle te prend au pied de l'être, tu dois te remplir des accents de la gaieté, surjouer le bonheur, protéger sa vigueur …

- Dedans je souffre, dedans je doute, dedans je hais ma bouche qui se fend quand de mon for intérieur je le défends. Dedans à l'envers du dehors de l'autre coté du décor, sous le masque du clown ma tristesse face à elle qui ne joue pas une fausse liesse. Elle rit dans nos bras, entre dans notre ronde pas très ronde autour de ce nouveau monde . Elle, existe de nos mains, à peine blottie déjà rebondit, suit la courbure de son temps. Elle. Que pense-t-elle. Que penser d'elle. Que penser pour elle.

-Trembler parce que demain n'a pas la couleur d'un rire ? Elle, elle par qui tu accroches la lumière, devient corps constitué, histoire qui va se construire à plusieurs voix.

jeudi 11 février 2016

Fraternité



Il est là dans son état d'homme. Belle, elle donne et lui reçoit, elle bonne et lui mendiant, dans son image l'amour et lui dans son reflet le manque, cruel dénuement de la main qui frissonne et compassion gracieuse dans le mouvement du bras, son prolongement dans le regard, dans la naissance d'un sourire de haut en bas, de celle qui marche vers celui qui est assis et qui lève les yeux vers le bras, le regard puis le sourire. Il prend la compassion et son expression, dit merci de sa bouche qui s'étire, elle prend ses yeux qui brillent d'un surplus d'humidité, elle prend le symbole des lèvres, elle prend le désarroi, l'inclination légère de sa tête, le soulagement passager frère de son geste.
Mimétisme. Cosmologie profonde où le miroir répond au miroir et de leur reflet réciproque naît la reconnaissance. J'existe voit-il, je suis homme voit-elle. Un éclair d'humanité dans l'évanescence de l'instant. Une éternité si le lien s'accomplit dans l'authenticité du sentiment.

lundi 8 février 2016

Poésie

Poésie

Une voix dans un téléphone ? Non un souffle profond, quelque chose comme une présence, la mémoire d'un outre temps, une pensée qui s'infiltre, un mouvement ample au creux de l'oreille, une respiration des ombres avec des mots à modeler, simplement la brise d'une vie à renouveler.

Une voix dans un téléphone ? Non un pont entre des mondes, un passage par où se rejoignent le père et son fils, l'espoir d'une réconciliation nouvelle, la foi presque religieuse née d'une compréhension mutuelle.

Un vœu ou une promesse ? Non sûrement une utopie...


vendredi 5 février 2016

"La foule des différences se presse"




Dans le cadre des Vases communicants 2016, j'ai le plaisir d'accueillir un texte d' Alice Scaliger,  le texte que j'ai moi même écrit figure sur les carnets d'Alice. C'est le principe des Vases communicants initialisé par François Bon. On écrit chez son hôte et réciproquement.

Nous avons choisi comme thème un logogramme de Christian DotremontC'est le premier en dessous : le cri cru
 




Voici maintenant le texte d'Alice Scaliger. Bonne lecture.

Le cri cru crée un labyrinthe. On s'y perd facilement. Cuit, recuit, mijoté, le cri se sert plus facilement : on peut le mettre dans une assiette, poser des couverts, plier une serviette dans un verre propre; bref, le cri cuit est plus facile à faire digérer à son entourage. On explique; on civilise. Cri cru : mouvement de rage. Je n'ai pas été en colère depuis décembre. Je n'ai pas envie de me fâcher, en ce moment. Il y a peu de brusquerie en moi. J'ai beau aller à la pêche des colères intérieures, je n'en ai pas. Je ne peux pas inventer une fausse colère, une humeur qui n'existe pas. Il coule de la douceur, presque de la mollesse, et un goût pour la contemplation, dans mes veines. C'est une soupe à la betterave additionnée de crème fraîche.

C'est pourquoi je lis Aristote.
Tous les hommes désirent naturellement savoir ; ce qui le montre, c'est le plaisir causé par les sensations, car, en dehors même de leur utilité, elles nous plaisent par elles-mêmes, et, plus que toutes les autres, les sensations visuelles. En effet, non seulement pour agir, mais même lorsque nous ne nous proposons aucune action, nous préférons, pour ainsi dire, la vue à tout le reste. La cause en est que la vue est, de tous nos sens, celui qui nous fait acquérir le plus de connaissances et nous découvre une foule de différences. Aristote, Métaphysique, A, 980a, Trad. Tricot, Ed. Vrin. Et je prends plaisir, le rose de la betterave en moi, à lire, et à savourer Aristote. C'est un légume-racine. Je me sens légitime dans ma contemplation. Cri-cru. Bibliothèque des représentations. Arbre des idées, qui classe et repose. Goût du regard.
La foule des différences se presse. Elle prend le tramway. Les gens sont aussi différents que les fruits et les légumes. Ils ont toutes les couleurs, des formes étranges, se meuvent comme des nuages. La plupart sont cuits. Et puis il y a un petit bonhomme que je regarde (comment son cri n'attirerait-il pas l'attention?), hurlant, trop chaud dans sa combinaison trop grande, tout rouge, cassant les oreilles de toute la rame, pas encore civilisé. C'est la betterave initiale. On reprend tout à zéro. Cri-cru.